CECI dit

« Quand je pense à l’Allemagne la nuit…

… alors je suis privé de sommeil ».
Ce vers célèbre d’un poème écrit en 1844 par Heinrich Heine, né juif à Düsseldorf et contraint de passer la seconde moitié de sa vie en exil à Paris, m’est revenu à l’esprit lorsqu’on m’a demandé d’écrire une contribution sur la situation actuelle en Allemagne. C’est ce que je fais volontiers, même si mes propos ne font que transposer à la situation allemande ce qu’Emmanuel Morucci a décrit pour l’Europe dans son article « Nouvelle commission : défis et enjeux pour l’UE ».
L’Europe est si étroitement liée que même nos problèmes nous unissent.

Le bouleversement économique en Allemagne est depuis longtemps une conséquence de la crise climatique, qui rend nécessaire une transformation écologique de l’économie. Les événements actuels autour de Volkswagen et de l’industrie des sous-traitants automobiles, où plusieurs dizaines de milliers d’emplois sont menacés, montrent les conséquences que peut avoir pour les entreprises allemandes, en particulier dans l’industrie automobile, le fait de ne pas réagir assez rapidement et de manière compétente.

En outre, il apparaît aujourd’hui que c’était une erreur politique flagrante d’utiliser la marge de manœuvre financière ouverte par les taux d’intérêt avantageux des années 10 pour atteindre le « zéro noir » 1 au lieu de l’utiliser pour l’entretien des chemins de fer, des ponts et des routes ou pour la construction d’établissements d’enseignement modernes et d’une infrastructure numérique exemplaire.
Depuis le 24 février 2022 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, l’Allemagne est « modèle d’affaires » complètement déréglé : il n’y a plus de gaz naturel bon marché en provenance de Russie et les soi-disant « dividendes de la paix » 2 doivent être remplacés – alors que les taux d’intérêt sur les intérêts anciens continuent à augmenter dans une large mesure (environ 62% du PIB) – par une augmentation significative des dépenses pour la défense.

En matière de politique économique, tout cela conduit à des propositions de réponses polarisées. Tandis que les uns – comme l’AfD – nient le changement climatique provoqué par l’homme et exigent une politique étrangère favorable à Poutine afin que nous puissions à nouveau acheter du gaz naturel bon marché en Russie, les autres – comme le ministre de l’économie Habeck des Verts – irritent de nombreuses personnes prêtes à la transformation par des propositions de loi bâclées et des demandes répétées de milliards de subventions pour les industries en perte de vitesse ; d’autres encore, comme la CDU/CSU et le FDP, voient le salut dans la soi-disant réduction de la bureaucratie et des prestations sociales et déclarent que la migration est « la mère de tous les problèmes ». Le chancelier Scholz et le SPD ne voulaient pas, jusqu’à récemment, reconnaître la crise économique et exigent le maintien ou la poursuite du développement des prestations sociales comme la retraite. Tout cela exige des politiques responsables qu’ils fassent la « quadrature du cercle » et qu’ils trouvent des compromis viables au milieu des querelles, exactement le contraire de beaucoup trop de dramatisation et de polarisation. On ne voit pas (encore) d’où pourraient venir les dirigeants politiques qui seraient en mesure de résoudre progressivement cette contradiction.

En résumé, l’Allemagne se trouve depuis quelques années dans une période de bouleversements économiques et politiques et les situations de bouleversements engendrent des polarisations, comme l’avait déjà observé Hannah Arendt. Cela exige à son tour de ne pas laisser l’espace public aux polaristes et aux extrémistes, mais de l’occuper de manière démocratique, pro-européenne et éclairée avec l’aide d’organisations de la société civile comme le CECI.

Je pense que la crise politique de l’Allemagne existe depuis la soi-disant réunification et le rétablissement de la pleine souveraineté qui en a découlé. Car nous ne sommes pas encore d’accord sur ce que cela peut et doit signifier. Voulons-nous être une grande puissance non seulement économiquement, mais aussi politiquement, mais sans armes nucléaires ni siège au Conseil de sécurité de l’ONU ? Et voulons-nous vraiment que l’on « parle allemand » dans l’UE, comme l’a formulé un proche collaborateur d’Angela Merkel il y a quelques années ? Nous n’avons malheureusement pas encore trouvé d’alternative pacifique, coopérative, mais consciente de sa puissance.

En même temps, nous ne sommes pas d’accord sur le prix – surtout militaire – que nous sommes prêts à payer pour cela et si, ou comment, nous pouvons et voulons justifier devant l’histoire allemande l’engagement de l’armée allemande en Europe centrale et orientale, mais aussi en Afrique et en Asie.
Une question que nous ne pouvons probablement pas discuter et à laquelle nous ne pouvons répondre seuls, mais seulement dans le contexte européen – par exemple avec les Français, les Polonais, les Ukrainiens, .… Et après notre erreur fatale concernant Nord-Stream II et bien d’autres choses encore, il serait bon pour nous et pour la qualité de nos décisions d’écouter davantage nos voisins et de ne pas continuer à faire cavalier seul.

La politique migratoire a été transformée en un deuxième grand sujet de discorde, malheureusement pas seulement par les partis d’extrême droite comme l’AfD, mais aussi par des responsables de la CDU/CSU et même par des responsables du SPD et des Verts. Il conviendrait pourtant de jeter un regard lucide sur la situation. Bien sûr, l’accueil des nombreux réfugiés et migrants nous coûte beaucoup d’argent et d’efforts, mais il est douteux que la fermeture de nos frontières à la soi-disant « immigration illégale », telle qu’elle est propagée, réduise le prix de notre énergie, désamorce la crise climatique, répare les voies ferrées ou fasse avancer la numérisation. Au contraire – compte tenu du changement démographique qui agit également en Allemagne – nous aurons besoin à l’avenir d’une immigration importante pour résoudre tous ces problèmes si nous voulons maintenir notre prospérité, ne serait-ce que dans une certaine mesure. Et d’un autre côté – à mon avis – les clôtures frontalières, aussi élevées soient-elles, n’empêcheront pas l’immigration illégale de se poursuivre. L’évolution actuelle des guerres et des conflits en Ukraine et au Proche-Orient fait en outre craindre une augmentation drastique du nombre de réfugiés dès les prochains mois. Comment ces politiques entendent-ils alors créer un climat social qui permette les efforts alors nécessaires pour accueillir les « réfugiés légaux » ou veulent-ils alors également les refouler à nos frontières ? Ce serait une catastrophe politique et morale qui irait complètement à l’encontre de toutes les valeurs européennes.

Il n’est pas surprenant que tout cela conduise également à des distorsions dans le domaine des partis politiques, mais cela rend plus difficile la recherche de majorités politiques constructives. Trois développements sont – à mon avis – particulièrement remarquables :
a) le gouvernement des feux de signalisation et sa fin catastrophique font craindre que l’idée d’une coalition entre les différents partis soit abandonnée3 pour les années à venir, alors que c’est précisément ce dont nous aurons besoin dans les années à venir,
b) l’abus mémorable du FDP de notre système parlementaire (mot-clé : D‑Day- Papier4), risque de remettre en question non seulement sa propre crédibilité, mais aussi celle de l’ensemble du système,
c) ce qui permet aux partis extrémistes de se développer dans le pays qui cherchent des arguments pour exiger un « changement de système ». Et ce qui est vraiment effrayant, c’est de voir combien de personnes à l’Ouest et à l’Est5 sont prêtes à remettre en question les liens de l’Allemagne avec « l’Occident » et à les remplacer par une alliance avec la Russie de Poutine et à remettre en question tous les acquis démocratiques.

Dans cette situation de réorientation fondamentale, je pense que les organisations de la société civile comme le CECI doivent occuper l’espace public européen et faire avancer la réflexion commune sur les problèmes de nos sociétés, de préférence aussi dans le format du « Triangle de Weimar » afin de pouvoir jeter un pont vers l’Europe centrale et orientale.

1 "Zéro noir" signifie que le budget annuel des administrations publiques doit être équilibré ou présenter un léger excédent

2 Par "dividendes de la paix", on entend la forte baisse des coûts de la Bundeswehr résultant de la suspension du service militaire obligatoire, de la réduction du nombre de soldats et de sites et de la détérioration des équipements de l'Allemagne.

3 Alors que par le passé, il suffisait généralement que 2 partis du même camp politique forment une coalition (CDU/CSU et FDP d'une part ou SPD et Verts d'autre part) et que seule la soi-disant coalition de gauche (CDU/CSU) faisait exception. En 2021, en raison de l'entrée de l'AfD au Bundestag, il était nécessaire que trois partis (le SPD et les Verts, plutôt de gauche, d'une part, et le FDP, plutôt de droite, d'autre part) travaillent ensemble pour former une majorité ; tant que les extrémistes seront aussi forts que le prévoient les sondages (environ 20%), cela devrait arriver souvent à l'avenir.

4 Le FDP a manifestement préparé en interne depuis la fin de l'été une rupture de la coalition Ampel et a intitulé le document de planification à cet effet - en référence au mot-clé de l'armée américaine pour le débarquement de 1944 en Normandie - "D-Day-Papier" et a également utilisé des termes militaires ("bataille ouverte", etc.).) ; le président du parti affirme ne pas avoir eu connaissance de ce document, bien que son proche collaborateur, le directeur fédéral du FDP, ait rédigé le projet de texte ; plusieurs médias renommés rapportent actuellement que tout cela est peu crédible, confine à la fraude électorale et devrait conduire à la démission de M. Lindner.

5 Sur la situation actuelle de l'Allemagne de l'Est et les relations franco-allemandes, voir aussi maintenant Paul Maurice : Trente-cinq ans après la chute du mur de Berlin : à l'Est quoi de nouveau ?, à télécharger ici :
https://www.ifri.org/sites/default/files/2024-11/p._maurice_briefing_35_ans_apres_le_chute_du_mur_de_berlin_nov_2024.pdf

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Nouvelle commission : défis et enjeux pour l’UE

Au moment où la passation entre l’ancienne et la nouvelle Commission européenne est opérée, les défis et enjeux qui se présentent aux Européens sont nombreux. Se voulant concret et symbolique le premier déplacement à Kyiv du président du Conseil européen, António Costa, de la Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, et la commissaire chargée de l’élargissement, Marta Kos, est l’illustration concrète d’une situation réelle qui touche chacun des pays membres de l’UE.

C’est un signe d’autant plus prégnant que le monde connaît une période de grande instabilité politique, économique et culturelle. Les conflits sont latents. Les compétitions entre États-continents sont devenues des réalités que les institutions nationales et européennes semblent avoir du mal à saisir et les médias des difficultés à informer de manière exhaustive.
Un peu partout existe un glissement vers des droites radicales en réaction à des échecs de gouvernements sur des évolutions économiques, sociales et, il faut le dire, des changements sociétaux. Ils réagissent aussi parfois aux contre-coups aux migrations, voire et souvent à un sentiment d’insécurité.

La Chine s’impose sur les marchés qui faisaient autrefois la gloire des occidentaux et en particulier sur les secteurs automobiles, du numérique, de l’IA ou encore celui des panneaux solaires. L’Inde s’impose dans les domaines du numérique ou de l’industrie pharmaceutique. Il est vrai que depuis des décennies des délocalisations font à ces pays de somptueux cadeaux que les États et groupes industriels regrettent aujourd’hui. En réaction, le consommateur commence à regarder d’un mauvais œil un produit banal qui traverse les océans et parcourt des milliers de kilomètres maritimes ou aériens pour atterrir dans nos GMS.

Ainsi, la mise en perspective par l’UE de la zone indopacifique est un objectif prioritaire pour la Commission car la zone connaît une croissance massive tant en terme économique que de populations. En termes commerciaux et industriels, mais aussi de stabilité, le défi est majeur.

Si l’on rajoute la guerre d’invasion que mène la Russie contre l’Ukraine, la déstabilisation du Moyen Orient, l’émergence des BRICS augmentés de 20 pays, un réchauffement climatique auquel on tente de s’adapter, on voit clairement que la nouvelle Commission sous la présidence d’Ursula von der Layen va devoir agir en finesse, efficacité et rapidité. Si elle doit rechercher le consensus, cela implique que les États membres soient absolument solidaires. Le jeu personnel de certains dirigeants, comme celui auquel se livre le PM hongrois Viktor Orban est à bannir. Optimiste, j’espère que la méthode communautaire devra permettre d’arriver à des accords.

Les défis sont nombreux.

Nous le savons, les défis qui se présentent sont nombreux. Essayons d’en regarder quelques-uns. La liste n’est malheureusement pas exhaustive.

Le premier et le plus urgent est le retour à la paix sur le continent européen. C’est essentiel car c’est l’essence même, la première des motivations du projet européen. C’est sur cette base que s’est construite la communauté européenne. « Plus jamais la guerre sur le continent européen » clamait, en 1948, au congrès de La Haye le Premier ministre britannique Winston Churchill. Deux ans plus tard la déclaration de Robert Schuman concrétisait le propos. Depuis cette date, c’est vrai, il n’y a pas eu de conflit entre pays signataires. Cela dure alors depuis plus de sept décennies. Rappelons qu’une guerre éclatait auparavant entre nos pays en moyenne tous les trente ans ; il est bon de le souligner. Avec la guerre à nos frontières, il faut donner aux Ukrainiens les moyens de la paix.

Un deuxième concerne la compétitivité et le risque de décrochage économique auquel l’UE est confrontée. Mario Draghi dans son rapport remis à la présidente de la Commission propose trois orientations fondamentales pour relancer une croissance « durable » : innover et combler le retard technologique, définir un plan commun pour la décarbonation et la compétitivité, et renforcer la sécurité et réduire les dépendances.

Le troisième n’est pas si simple à mettre en œuvre. Il s’agit de la décarbonation, c’est-à-dire l’ensemble des mesures permettant au secteur industriel, à l’économie, à l’UE, aux États, entreprises et citoyens de réduire l’empreinte carbone. Il s’agit d’agir avec efficacité pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, dioxyde de carbone (CO2) et méthane (CH4) principalement, afin de limiter l’impact sur le climat.

Le quatrième défi est sans conteste celui des migrations. Le Conseil s’efforce de mettre en place une politique migratoire européenne efficace, humanitaire et sûre. Celle-ci doit tenir compte de nombreuses complexités que les dirigeants comme les citoyens doivent prendre en compte. Il concerne la démographie fortement en baisse au sein de l’UE comme la résolution des besoins actuels et futurs en matière de main d’œuvre. La démographie qui devrait faire l’objet d’une politique commune tant elle met en cause des éléments, économiques, culturels et sociaux. C’est une question majeure que l’on ne peut mettre de côté.

Un cinquième défi est celui de l’élargissement. Il est important car l’UE pour peser dans le monde tant dans les domaines de l’économie que géostratégiques a besoin d’un nombre critique de citoyens. En août 2023, le président du Conseil européen, Charles Michel, déclarait que l’Union européenne devait être prête à intégrer de nouveaux membres d’ici 2030. Mais cela ne doit se faire sans une analyse critique sérieuse afin d’en saisir le bien fondé. La question de la citoyenneté commune, du nécessaire sentiment d’appartenance sont à prendre en compte et pas uniquement les problèmes institutionnels qui, inévitablement, vont se présenter. Un nouveau traité se profile. Ce sera un travail préparatoire pour la nouvelle législature. En attendant, la porte est ouverte à près de dix pays demandeurs dont l’Ukraine et la Moldavie. Pour l’instant, cinq pays des Balkans occidentaux ont obtenu le statut de candidats : Macédoine, Monténégro, Albanie et Bosnie-Herzégovine.
Certes, ces pays devront satisfaire aux exigences des critères de Copenhague mais pas seulement. Les dimensions politiques, culturelles sont au cœur de leur acceptation.

Que doit faire l’Union européenne face à de telles situations ?

Revenir avec force dans le jeu international et conscientiser au niveau des politiques intérieures. C’est l’ambition affichée par les dirigeants européens. Pour ce faire, l’UE doit se construire un agenda géopolitique nouveau et l’expliquer. Il est important pour les citoyens de l’UE, pour les relations entre les États membres, mais il doit devenir lisible à l’extérieur de l’UE. C’est un signe fort pour les régions et États du reste du monde notamment au moment où certains accords économiques sont fortement discutés pour ne pas dire contestés.

Parlons de la défense. Si une armée européenne est une vision de l’esprit dans le contexte actuel faute d’une politique commune et diplomatie dédiée, il est important de souligner l’existence de mesures concrètes et identifiées dans le cadre de la stratégie industrielle de défense européenne (EDIP – The European Defence Industry Programme). Un objectif est d’augmenter le soutien financier. De même, il convient d’assurer la disponibilité et l’approvisionnement des produits de défense. Sur cette question, promouvoir la coopération avec l’Ukraine est essentiel.

Enfin, et c’est un enjeu central, l’UE doit réaffirmer avec force ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas un État. Schuman avait d’ailleurs insisté sur ce fait. Mais elle est plus qu’un marché intérieur. Elle est un territoire de valeurs, d’appartenance et de citoyenneté.
Autrement dit, l’UE est une construction politique et pas seulement un ensemble économique. Pour fonctionner, elle doit obtenir l’adhésion de ses citoyens et leur appui. Ils répondent, souvent inconsciemment, à une culture commune. Ensemble, tous font civilisation.
C’est ce travail qui doit être mis en œuvre dans les mois à venir. Sans oublier que la subsidiarité réelle doit être au cœur des projets. Nous sommes attachés à nos cultures et souhaitons les préserver. C’est notre richesse et ce qui fait nos identités multiples.
L’UE n’est pas une uniformisation. Sa devise l’affirme. Les citoyens l’ont finalement exprimé lors des dernières élections.

La nouvelle direction de l’UE est en place.

La présidente Roberta Metsola (Parlement européen), la présidente Ursula von der Leyen (Commission européenne) et le président António Costa (Conseil européen) se sont retrouvés le 2 décembre, lendemain du début des nouveaux mandats de la Commission et du Conseil.

Le 1er décembre, António Costa a pris ses fonctions de président du Conseil européen. Organe principal de l’UE. En son sein les chefs d’État et de gouvernement des pays membres définissent l’orientation politique et les priorités de l’UE.

Le même jour, Ursula von der Leyen a entamé son deuxième mandat à la tête de l’institution exécutive de l’UE, après que le Parlement ait examiné et approuvé son équipe.

Le mandat de cinq ans du Parlement a commencé après les élections européennes de juin, après que les Européens aient voté au suffrage universel pour leurs représentants.

Publié par Emmanuel Morucci dans CECI dit, Emmanuel Morucci, Les contributeurs, 2 commentaires

L’ère Trump, une invitation à plus d’intégration européenne !

Géopolitique et souveraineté économique : deux priorités mises en avant par la première mandature (2019−2024) de la Commission von der Leyen, aux côtés de son Pacte Vert climatique. Mais des forces centrifuges issues des États-membres (EM) sont venues contrecarrer leur mise en œuvre. Le positionnement diplomatique de l’UE face au conflit Israël-Hamas affiche par exemple « 50 nuances » entre l’attitude résolument pro-israélienne de l’Allemagne et de l’Autriche et la sensibilité affirmée à la cause palestinienne de l’Espagne et de la Belgique.
En marge de la règlementation en faveur de la souveraineté économique, élaborée par l’hyper-actif commissaire Thierry Breton, les entreprises nationales jouent leur propre carte en mettant à profit l’IRA (l’Inflation Reduction Act), mis en place par Biden, qui consacre 500 milliards de dollars aux technologies et énergies propres sur le sol fédéral. Ainsi les entreprises allemandes développent largement leur activité aux États-Unis, bénéficiant d’un cadre règlementaire favorable, des subventions de l’IRA et d’une énergie trois fois moins chère. Une bataille entre EM s’est en outre engagée pour attirer les industries d’avenir états-uniennes sur leurs territoires, les moins-disants sociaux de l’Est poussant leur avantage.

Un choc multiple est à attendre de la nouvelle ère Trump : au plan sécuritaire en ce qui concerne l’Ukraine, Israël et le chantage au retrait de l’OTAN ; au plan diplomatique, avec la remise en cause des organisations multilatérales, dans la prolongation du retrait de l’UNESCO et de l’OMS et d’une attitude pour le moins frileuse vis-à-vis de l’OMC ; au plan économique avec une série de pressions en faveur du MAGA (« Make America Great Again ») dans les secteurs des technologies propres, de l’énergie et de l’IA ; au plan commercial avec la hausse des tarifs douaniers à 10 voire 20%.

Placée au pied du mur, l’UE est appelée à une forte coordination pour répondre à ces enjeux. Elle tentera d’opposer la force de son droit et de son marché à la puissance sans foi ni loi trumpiste : voie diplomatique « soft » dans les conflits ukrainien et israélien, renforcement des capacités de défense, diversification des sources d’énergie, relance de la souveraineté économique (en prenant la place de l’IRA que Trump souhaite supprimer).
En matière commerciale, l’UE a perdu sa naïveté en rodant des instruments de rétorsion face à la Chine. La forte imbrication économique entre États reste un indubitable facteur tampon des rapports de force : ainsi, près de la moitié des importations européennes de Gaz naturel liquéfié (GNL) proviennent des États-Unis tandis que l’UE est le premier importateur du GNL nord-américain. Dans cette relation win-win, les deux partenaires se tiennent par la barbichette en pratiquant la réciprocité des augmentations de taxes, les menaces se réduisant dans les faits à des instruments de négociation. Un autre frein aux ambitions protectionnistes de Trump est que l’augmentation des taxes à l’importation favoriserait l’inflation domestique, alors même que la candidat a axé sa campagne sur sa diminution. Dans un tel contexte, nos viticulteurs et producteurs de cognac, ainsi que nos secteurs pharmaceutique et aéronautique n’ont peut-être pas tant de souci à se faire.

L’obstacle principal à la stratégie de riposte européenne réside de toute évidence dans l’amplification des forces centrifuges rappelées ci-dessus. On peut compter sur Trump pour agiter les armes sécuritaires, énergétiques et commerciales afin de diviser les EM, à l’image de Poutine exploitant la dépendance contrastée des EM à son gaz. Vis-à-vis du parapluie de l’OTAN, 50 nuances existent entre l’atlantisme de la Pologne, des pays baltes et de la Grèce et la volonté d’autonomie de la France et de l’Espagne. La conciliation sera délicate entre partisans d’une politique industrielle européenne régulée (dont la France) et adeptes de l’ouverture comme gage de compétitivité et d’innovation (Pays-Bas, Allemagne, pays scandinaves).
Au plan commercial, la France se positionne sur une certaine fermeté, au contraire de l’Allemagne et de l’Italie, dont le volume d’exportations industrielles vers les États-Unis est important. Malgré le plan REPowerEU, destiné à réduire la dépendance européenne aux énergies fossiles russes, chaque EM y va de sa stratégie : l’Allemagne a négocié des accords gaziers avec le Qatar et les Émirats arabes unis, l’Italie a procédé de même avec l’Algérie. Ce « sauve qui peut » national installe un rapport de force permanent dont il ne faudrait pas qu’il détourne l’UE de son ambition politique en réduisant son rôle à la résolution des conflits internes.
Trump devrait agiter les forces populistes et d’extrême-droite dans certains EM : Orban en Hongrie, Fico en Slovaquie, parti Fratelli en Italie, PiS polonais susceptible de revenir aux affaires en mai 2025, élection envisageable de Marine Le Pen. Son objectif étant de constituer un axe national-populiste européen, opposé au droit, aux excès de normes, à toute entrave bruxelloise à la souveraineté. Il saura également exploiter la crise de leadership qui sévit en Allemagne, en France et (au niveau régional) en Espagne. Ses appuis sont moins nettement identifiables au sein du Parlement européen où le groupe de droite radicale et les deux groupes d’extrême-droite, totalisant 187 députés (26 % du total), sont divisés en matière de politique extérieure.

La période de transition qui court aux États-Unis jusqu’au 20 janvier 2025 permet à l’U.E de forger ses armes. Irons-nous vers une salutaire cohésion ou la fragmentation l’emportera-t-elle sur le volontarisme politique des Institutions bruxelloises ? Les EM éprouvent quelques difficultés à conjuguer identité nationale et appartenance à un ensemble plus vaste, pesant dans les échanges internationaux. Comprendront-ils que leur avenir passe plus que jamais par la coopération européenne ?

À l’unité des EM et des Institutions, il faudra ajouter celle des peuples car les citoyens supporteront difficilement une impuissance européenne dans une telle situation de crise. Cette unité représente un nouveau défi pour la communication exercée dans chacun des EM : il s’agira de faire entendre largement aux citoyens que l’UE est non seulement nécessaire parce qu’elle est la bonne échelle de réponse géopolitique et géoéconomique au choc trumpiste mais également parce qu’elle est la seule voie de sécurité, de qualité de vie et de protection de leur pouvoir d’achat.

Mario Draghi a commis un rapport essentiel sur le décrochage de compétitivité de l’UE par rapport aux États-Unis. Une solution de résilience commune réside dans un soutien massif à l’innovation et aux investissements verts, ainsi, me semble-t-il, qu’aux secteurs les plus vulnérables. Cela nécessite un nouvel emprunt communautaire : le coup de fouet trumpiste décidera-t-il les « Frugaux » (Autriche, Pays-Bas, Danemark, Suède) à desserrer les cordons de la bourse ? Cela nécessite également de créer un produit d’épargne européen, capable de drainer les 35.000 Milliards d’euros d’épargne privée européenne (dont une partie part précisément aux États-Unis) au profit de l’industrie et des technologies vertes européennes.

À moyen terme, il sera difficile d’échapper à une adaptation de la gouvernance européenne aux enjeux ci-dessus. Il est plus que jamais nécessaire de libérer la prise de décision commune du carcan du vote à l’unanimité et de passer à la majorité qualifiée sur les questions financières, fiscales et de politique étrangère. Et de réfléchir sérieusement aux coopérations dites « renforcées » par lesquelles un noyau dur d’EM pourrait mettre en œuvre de grands projets stratégiques, rejoint progressivement par d’autres pays, au gré de la prise de conscience de leur intérêt.

Il faut voir la nouvelle ère Trump comme une invitation à un sursaut vers plus d’intégration européenne !

Publié par Patrick Salez dans CECI dit, Les contributeurs, Patrick Salez, 0 commentaire

Immigration : les 27 à la recherche d’une voie, d’une voix commune

Réunis en Conseil européen, les vingt-sept chefs d’État et de Gouvernement cherchent une voie, d’une voix commune sur la question migratoire. Ils réclament, en urgence, une nouvelle loi (Les Échos 18/10/24). Encore faut-il savoir de quelle immigration il s’agit. Celles des Africains ou des Syriens par exemple, ou ciblent-ils aussi celle des Britanniques ou des Européens ? Cela va loin car même le droit de libre circulation des citoyens de l’UE, par le contrôle aux frontières, pourrait être remis en question.
Sur le sujet de l’immigration, entendons l’immigration clandestine, on constate un durcissement des positions, parfois diverses, parfois divergentes, des représentants des États membres. Outre des réalités dénoncées par les habitants souvent des zones fortement urbanisées, c’est le résultat des élections européennes qui est le point de départ d’une forme de radicalisation des choix des dirigeants européens. Cela s’est traduit par la montée des partis des extrêmes droites. On a assisté également à l’installation au Parlement européen du parti des « patriotes européens » mené par Viktor Orban, Premier ministre de Hongrie. La présidence du groupe est revenue à celui qui un temps a espéré devenir Premier ministre de la France, Jordan Bardella.
Les Européens ne répugnent plus à poser la question migratoire. Il semble même que ce soit devenu une priorité. Lors du dernier Conseil européen elle est même passée devant l’urgence du dossier de la compétitivité (Toute l’Europe, 2024). Ce devait être le thème principal du sommet. On reportera donc à plus tard les décisions concernant, par exemple car ce n’est pas le seul sujet, les importations de voitures électriques chinoises.

Une baisse significative de l’immigration

L’immigration devient une priorité car pour les Européens elle est trop importante. Pourtant la baisse est significative avec 42% sur les 9 premiers mois de 2024.
Il est vrai que sous la pression des partis d’extrême droite en Hongrie, en France ou encore en Allemagne, les dirigeants de l’UE veulent apporter une réponse rapide et stopper la progression de ces partis antidémocratiques. Même l’ancien président du Conseil européen, Donald Tusk, aujourd’hui Premier ministre de Pologne souhaite suspendre temporairement le droit d’asile européen. Mais, précision, lui s’oppose à la décision du Premier ministre Hongrois d’ouvrir les frontières de son pays aux ressortissants russes et biélorusses. Preuve, s’il en est, que l’on mélange toutes les formes d’immigration.
Que les illégaux soient ramenés dans leur pays d’origine est une chose, mais nous devons être lucides sur la question globale. Premièrement tous les pays n’auront pas l’opportunité des Italiens avec l’Albanie, et en second lieu, sans immigration nos économies risquent d’en payer le prix, notamment parce que la démographie est en berne dans les pays européens. Nous n’avons pas fait assez d’enfants pour assurer, dans le futur, un bon continuum économique. Les autres régions du monde sont à l’affût. Nous n’avons pas non plus mis en place de politique familiale. Mais une question est à considérer : une immigration qui coûte et ne rapporte pas est-elle acceptable pour nos pays et populations ? Une autre est : la doxa est-elle une limite acceptable ?
Autrement dit, nous avons besoin d’une immigration. Encore faut-il l’expliquer en prenant en compte tous les éléments des complexités de notre temps. La connaissance est ici d’une urgente nécessité. Un choix devrait-il, comme certaines voix le proposent, se porter sur une immigration choisie ? Le décideur politique devra alors établir une sélection entre le bon et le mauvais migrant.

La solution albanaise

Pas facile de traiter cette question tant le sujet est sensible et fait peur. Le risque d’être critiqué dans un sens ou dans l’autre est aussi réel. Pourtant il me semble important d’aborder le sujet en essayant d’être le plus méthodique possible. C’est le rôle que doivent se donner les dirigeants politiques avec l’aide de toutes les compétences et disciplines : philosophes, sociologues, anthropologues, économistes, théologiens, historiens, géographes, médecins, etc., en mettant de côté les idéologies comme seul moyen de prise de décision.
En France le ministre de l’intérieur regarde avec intérêt la position italienne de Giorgia Méloni d’un transfert de migrants secourus en Méditerranée vers l’Albanie en attendant une décision ou non d’accueil. On peut penser que ce pays dont la candidature d’adhésion à l’UE a été récemment acceptée cherche à obtenir un appui dans sa procédure d’accession à l’Union européenne. Ce pays développe une dimension politique et diplomatique. C’est en tous cas le point de vue de nombreux analystes. C’est aussi un pays qui laisse migrer nombre de ses citoyens vers l’UE. On pourrait se rassurer en se disant que les premiers à inaugurer le dispositif ont au moins la vie sauve. C’est important car au moment où j’écris ces lignes un nourrisson vient de trouver la mort dans les eaux de la Manche. L’émotion est forte bien sûr en de telles circonstances. Qu’en est-il de la valeur première du projet européen ? De celle de la dignité de la personne humaine ?
Mais pourquoi remettre la question sur le métier ? Sous la pression de monsieur Orban qui a menacé de lancer ses cars pleins de migrants vers Bruxelles ? Parce que les Français ont voté largement pour le Rassemblement national, parce que les Allemands portent les candidats de l’ALD ? Parce que dans plusieurs pays de l’UE des choix politiques sont similaires ? Ou parce que le Pacte européen sur la migration et l’asile adopté en mai dernier après trois ans et demi de négociations n’a pas encore porté ses fruits ? Il est vrai qu’il ne devrait être efficient qu’en 2026. Ce qui est certain c’est que les Européens sont terriblement divisés sur cette question. Certains pays souhaitent reposer les lois sur l’immigration. L’idée serait de traiter avec des pays tiers. Encore faut-il en trouver.

La peur de l’étranger

Avons-nous peur de l’étranger ? Si nos concitoyens européens ont un comportement exacerbé c’est surtout en raison d’un nombre de délits et crimes attribués à des migrants. On ne peut le nier, ces faits existent mais ne sont pas le fait d’une majorité de ces personnes à la recherche d’un mieux-être, d’une vie meilleure sous d’autres latitudes que celles de leur pays de naissance ou d’origine. Ces derniers ne sont-ils pas ceux qui cultivent en intensif les produits agricoles espagnols qui alimentent nos tables et marchés ? Ne sont-ils pas ceux qui bâtissent nos immeubles ?

Nous devons être vigilants. La peur de l’étranger peut se transformer en « haine de l’autre » surtout lorsque des actes graves sont commis et relayés en continu par des médias. De même, la menace d’un « grand remplacement » est présenté dans les esprits de ceux qui ne vivent plus les éléments de notre propre culture judéo-chrétienne. Tout simplement la prise de conscience de notre inhospitalité (Rogozinski, 2024) gênante devant le spectacle d’hommes, de femmes et d’enfants dans la rue, sans toit, sans chaleur, sans nourriture nous amène à durcir le ton.
Mais nous ne pouvons faire l’impasse d’un questionnement déjà abordé en son temps par saint Thomas d’Aquin : Une société peut-elle absorber plus que sa culture ne peut supporter ? Sans doute pas, répondait le théologien. C’est donc bien en amont et il y a bien longtemps que nous aurions dû, nous Européens, agir pour éviter ces situations de départ en masse qui perdurent et dureront encore longtemps.
En guise de conclusion provisoire (car le débat va durer), regardons les chiffres en face : le nombre de migrants s’élève actuellement à 3% de la population mondiale et la plupart émigre vers d’autres pays du sud. Le nombre de ceux qui viennent vers l’Europe s’élève à 0,4% de la population européenne.

Publié par Emmanuel Morucci dans CECI dit, Emmanuel Morucci, Les contributeurs, 3 commentaires

Élections européennes : trompe-l’œil ou tromperie ?

« Non, ce sont des élections européennes et en aucun cas un scrutin national. » Nous avons tous entendu pendant la campagne ces propos justes et justifiés, prononcés par l’exécutif pour contrer les tentatives de désinformation de certains candidats cherchant un marche-pied électoral pour accéder au pouvoir, prêts à tout et ne reculant devant rien quitte à galvauder la réalité et les enjeux du scrutin européen et faire fi de toute éthique : par nature, les élections européennes sont déconnectées d’une quelconque incidence parlementaire nationale, et protègent le scrutin de manœuvres électoralistes nationales.

En écho, nous sommes nombreux à avoir relayé et étayé cette évidente affirmation par une détermination à refuser la moindre instrumentalisation des élections européennes. La solennité du rendez-vous démocratique européen imposait au minimum de respecter la nature et l’objet de ces élections et ne souffrir d’aucun détournement populiste.

Et… patatras ! L’annonce du Président de la République est venue balayer d’un revers de parole cette garantie institutionnelle, allant même jusqu’à inverser les enjeux et démentir les propres propos tenus. Comprenne qui pourra.

Record battu

En ce 9 juin, en France la soirée électorale européenne aura duré moins d’une heure. En effet dès 21 h, il ne fut plus question des résultats à l’échelle du vieux continent, mais de la perspective programmée d’un scrutin législatif chevauchant allègrement l’échelle européenne pour se replier sur un périmètre national : stratégies et spéculations n’ont pas tardé à alimenter commentaires et débats qui auraient pu s’apparenter à une mauvaise blague si la situation n’avait pas été aussi dramatique.
Sincèrement, l’Europe méritait mieux.

Depuis, près de quatre mois se sont écoulés. Après la dissolution de l’Assemblée nationale, la saison estivale a vu se succéder à un rythme très aléatoire élections législatives, démission du gouvernement devenu astreint à gérer les affaires courantes, nomination d’un nouveau Premier ministre, et enfin constitution d’un nouveau gouvernement.

Et l’Europe dans tout ça ?

Dans cette perspective, les pronostics sont allés bon train pour spéculer sur les nominations aux différents ministères, cristallisant sur ceux de la Place Beauvau et de Bercy les paris les plus nombreux. Sans minimiser les enjeux en matière de sécurité, voir le Ministère en question susciter autant de convoitises en dit long sur le regard « intérieur » que portent les politiques. Gageons que ce ne soit pas le reflet d’un repli sur soi ni d’une vision rétrécie. Sans aucun doute, le portefeuille du Quai d’Orsay attribué depuis le 21 septembre au discret Jean-Noël Barrot, à en juger par ses sept mois passés – dans le contexte des élections européennes, rappelons-le – à sa mission en charge de l’Europe, a fait couler moins d’encre. Gageons alors que la formulation « Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères » hiérarchisant les termes soit évocatrice de sens et porteuse d’ambition européenne à hauteur des enjeux.
Malgré les conséquences nationales que nous traversons actuellement sur le plan des institutions, notre quotidien ne s’arrête pas à la porte de nos frontières avec nos voisins. Le monde a continué d’exister à défaut de tourner rond depuis le 9 juin, même si nous nous en sommes détournés par un regard franco-français subi ou assumé : le dictateur russe est toujours aussi redoutable, le terrorisme au Proche-Orient toujours aussi présent, les élections américaines n’ont jamais été aussi proches.
Et puis, ne l’oublions pas, l’Union européenne a procédé elle aussi à l’installation de ses nouveaux députés avec les nominations qui ont suivi. La reconduction d’Ursula von der Leyen ne doit pas occulter le rendez-vous démocratique européen qui s’est joué lors de ces élections avec tous nos voisins.

Maintenant ou jamais

Dans ce contexte, l’Europe est bien présente par la nomination du nouveau Premier ministre : par sa fonction renouvelée de Commissaire européen et son rôle de négociateur en chef pour l’UE dans le cadre du Brexit, Michel Barnier, à la fois connu et reconnu à l’échelle européenne, devrait jouer à domicile dans l’espace européen.

Les conditions ne sont-elles pas réunies pour plus d’Europe ?
Même si son exercice s’annonce périlleux sur bien des plans, l’audace et le courage doivent être au rendez-vous pour réparer la confiance en nos gouvernants et représentants. Parmi tous les enjeux rivalisant d’importance, celui de reconnecter les citoyens avec les institutions est sans doute essentiel tant pour un avenir proche que pour l’exemple et le modèle qui s’inscriront dans la mémoire collective ; il y va de l’exercice de notre citoyenneté.

Alors pour s’éloigner de ce qui a pu être ressenti comme une tromperie le 9 juin en y associant l’Europe de manière maladroite pour ne pas dire malsaine, et surtout parce que la réparation ne doit pas se confondre en un trompe-l’œil ce qui rendrait le remède pire que le mal, l’heure est venue de transcender les sempiternels fonctionnements systémiques sclérosants : osons nous décentrer de nos habitudes, osons nous détacher sans pour autant les renier de nos particularités, osons voir grand. Jean Monnet le prédisait : « L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises. »
Soyons au rendez-vous.

Publié par Marie-Laure Croguennec dans CECI dit, Les contributeurs, Marie-Laure Croguennec, 0 commentaire

Bruxelles : quand les portes claquent…

Aussi inhabituelle que brutale, la réaction épidermique autant que promptement annoncée, de Thierry Breton, Commissaire européen au marché intérieur, a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Elle a été encore plus spectaculaire car le membre français du collège bruxellois l’a voulue à effet immédiat, quittant ses fonctions et la capitale belge le jour même, et sans finir son mandat, qui ne s’achève formellement qu’à la prestation de serment des nouveaux Commissaires devant la Cour de Justice, à Luxembourg, une fois acquis l’adoubement par le Parlement européen, juge en dernier ressort, ainsi qu’il l’a prouvé lors des renouvellements précédents.

Cette démission a frappé car elle fait suite à un vote sans précédent du collège bruxellois contre le partant, sur initiative disciplinaire de Mme von der Leyen. Elle est encore plus retentissante car M. Breton venait d’être reconduit par le Président de la République, sans aucune objection, dans un contexte politique pourtant très agité.
Aux observateurs de la vie communautaire, elle confirme les dissensions internes au collège bruxellois, composé, rappelons-le de personnalités qui, dans leur mandat, agissent en toute indépendance, mais pas en toute irresponsabilité. Leur neutralité apparente n‘est pas pour autant une stérilisation des engagements personnels de chacun. Et les coups d’éclat, s’ils ne filtrent pas à l’extérieur, ne sont pas rares au Berlaymont, le soussigné en a vécu quelques mémorables, notamment à l‘époque de Ray Macsharry, père de la première réforme de la Politique Agricole Commune.

Il faut aussi préciser que les membres du collège bruxellois ne sont pas tous et toutes des politiciens professionnels, ce qui ne les prive pas d’une certaine sensibilité.
Pour certains, l’adoubement à la Commission est un bâton de maréchal couronnant une carrière de haut niveau, économique politique, associatif, syndical, universitaire même. Tel fut le cas de Raymond Barre !
Pour d’autres c’est un moyen de les exfiltrer de la politique nationale, et les exemples ne manquent pas. Il est du reste fréquent qu’au terme de leur mandat les Commissaires soient recrutés comme conseillers spéciaux ou administrateurs de grandes entreprises internationales, sous réserve qu’ils n’aient pas eu des relations suivies avec celles-ci dans leur mandat.
Mais la règle n’est pas totalement hermétique, et à cet égard, le cas de Martin Bangemann parti couler des jours idylliques qu’il espérait heureux mais en tout cas dorés, chez Telefonica a en son temps fait couler beaucoup d’encre et de salive.

Reste que pendant leur mandat, et passé la redoutable épreuve de l’audition et du vote d’intronisation par la commission compétente du Parlement européen, les heureux investis peuvent souffler un temps, avant de connaître d’autres pressions, en particulier de par l’avalanche des sollicitations.
Quant au reste, si les décisions sont collégiales, chaque Commissaire n’est pas pour autant livré à lui-même : il doit régulièrement rendre compte, informer, solliciter l’avis de ses collègues, le principe de collégialité voulant qu’on fasse le maximum pour arriver à un consensus, mais le vote à la majorité permettant le cas échéant de trancher. Quitte à ce que certains membres fassent connaitre leur désapprobation, après avoir proposé sans succès des amendements ou des variations, parfois inspirés par les intérêts de leur pays d’origine, mais non moins souvent, et plus heureusement, par l’intérêt du secteur ou de la politique dont ils ont la charge. Ainsi les frictions entre agriculture et environnement, ou industrie et commerce extérieur sont-elles célèbres, fréquentes et riches en… décibels !

Le mandat de commissaire semble un long fleuve tranquille ; au fil du temps toutefois, l’autorité accrue du Parlement européen rend la position plus délicate face au remous des questions et des critiques. De même les exigences de la lutte anti-fraude ont rendu le suivi des agissements plus pesant et parfois très périlleux. Les habitués des coulisses bruxelloises se souviennent ainsi d’un Commissaire maltais contraint à la démission dans la nuit pour des soupçons de corruption jamais totalement élucidés, la Cour de Justice ayant évoqué un doute plus diplomatique que pragmatique.
Enfin les sautes d’humeur répétées, le dialogue au vitriol entre Commissaires, ou entre l’un d’eux et le Président peuvent aussi conduire à des éclats comparables à ceux des gouvernements nationaux, notamment lorsqu’il s’agit de coalitions parfois difficilement constituées. Ainsi Édith Cresson s’est-elle attiré les foudres de ses collègues, du Parlement et des organes de contrôle pour ses agissements et pour le recrutement de son dentiste à son cabinet, sans compétence au regard des dossiers à traiter, d’où des invectives et allusions, auxquelles, fidèle à son image, elle répondit vertement. Devant la menace d’une censure du collège, le Président, Jacques Santer, lui-même fortement attaqué pour son laxisme, présenta la démission du collège entier, créant ainsi une précédent spectaculaire, avec en particulier la nomination de nouveaux Commissaires, ou leur reconduction, pour la durée restante du mandat, sans assurance d’être reconduits l’année suivante pour un mandat plein.

Que dire de ces aléas et de ces soubresauts ? Les incompatibilités d’humeur entre membres du collège ne sont pas nouvelles, et sont aléatoires Seul leur contexte est à relever, et il est souvent lié à l’excès de zèle ou de patience face aux grandes politiques, en particulier la concurrence et le bras-de-fer toujours latent avec Chine, Japon, USA, Mercosul.
Mais ce coup de projecteur ne restera pas sans lendemain : l’arrivée de Commissaires d’extrême-droite et même le portefeuille de vice-président promis à l’un d’entre eux risquent de déclencher des avis de tempête dans les couloirs bruxellois. Du moins ne pourra-t-on plus accuser les pilotes de la machine européenne d’être coupés du monde du fait même qu’ils sont coupés entre eux !

Publié par Philippe Tabary dans CECI dit, Les contributeurs, Philippe Tabary, 0 commentaire

UE : un hémicycle transformé et stabilisé

Après la trêve estivale et celle des Jeux olympiques, les activités reprennent peu à peu tout au moins au niveau national européen. Il en va de même pour le CECI qui va suivre, pour analyses, différents épisodes de la vie politique et citoyenne de l’UE. Déjà entamées, celles-ci sont déjà nombreuses. Revenons sur les élections européennes.

Sur le plan politique les élections européennes ont été marquées en Europe par une poussée des partis de la droite eurosceptique, radicale et extrême qui comptent désormais trois groupes différents (et donc des moyens octroyés différents) : si l’on regarde en détail, cela donne le groupe « European Conservatives and Reformists » (ECR), les « Patriots for Europe » (PfE) et « Europe of Sovereign Nations » (ESN). Ces trois groupes comptent au total 187 députés.
Le PPE (Parti Populaire Européen – centre droit démocrate chrétien), reste majoritaire avec 188 eurodéputés.
À gauche, les groupes S&D, des Verts/ALE et de La Gauche (The Left-GUE/NGL) dont les français LFI agrègent des partis qui se revendiquent de la sociale-démocratie ou des partis travaillistes comme le SPD allemande, le SAP suédois, le PvdA néerlandais. Les trois députés français de Place Publique, les 10 députés du PS français, le PS portugais, le PS belge, et d’anciens partis communistes reconvertis comme le BSP bulgare y trouvent leur place.

En France, les électeurs ont envoyé au Parlement de Strasbourg sur 81 élus un groupe de 30 parlementaires issu du Rassemblement national. C’est important mais pas de nature à changer les choses. Comme l’écrit Jean Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman : « les contestations nationales ont contribué à renforcer les critiques mais ne remettent en cause ni les politiques de l’Union, ni la majorité centrale qui en dirige les institutions ».

Au total, les partis proeuropéens restent majoritaires et ont poursuivi la désignation de nouveaux présidents des institutions. Du point de vue démocratique, l’exemple le plus significatif est que Ursula von der Leyen a été réélue Présidente de la Commission européenne avec 401 voix sur 719, soit 55,7% des sièges. Son élection a été rendue possible grâce au soutien explicite des groupes PPE, S&D, Renew et Verts/ALE. Roberta Metsola est quant à elle reconduite dans ses fonctions de Présidente du Parlement européen. Ces deux élections traduisent la grande stabilité politique de l’Union, prise dans son ensemble.

Le cas français

À noter, du point de vue de la politique française et par extension de la politique européenne des États membres de l’UE, que si les électeurs hexagonaux ont envoyé lors de ces élections un groupe important de ce parti d’extrême-droite au Parlement européen le résultat a donné lieu à une dissolution de l’Assemblée nationale par le Président de la République. Depuis les élections législatives la situation politique semble inextricable dans le pays, et l’instabilité devrait durer plusieurs mois tant des points de vue politique, qu’économique et social, ce qui laissera des traces durables dans la gestion politique du pays avec des incidences notables au niveau international.

En effet, des échéances pressantes attendent le Premier ministre qui sera nommé dans les prochains jours, comme la présentation d’ici le 20 septembre devant la Commission européenne d’un plan sur quatre ans pour réduire les déficits publics. De fait, avec une dette publique de 110 % du PIB et un déficit public de 5,5 % du PIB en 2023, la France ne respecte pas les critères du nouveau Pacte de stabilité et de croissance (PSC) adopté au printemps dernier.

En Europe, le résultat des élections européennes évoque la possibilité d’une fracture sérieuse entre pays européens, particulièrement avec la Hongrie de Viktor Orban. Ce dernier a constitué le parti Patriots au sein duquel le RN français participe activement. C’est le Président du RN Jordan Bardella qui le préside. Ce dernier savait qu’il aurait ce rôle plus de 10 jours avant le résultat des élections législatives en France. Il n’a donc jamais envisagé devenir Premier Ministre.

Un « aller simple » pour Bruxelles ?

Alors que la Hongrie préside pour six mois le Conseil de l’Union européenne, la première action a été de rencontrer le Président russe, sans en avoir aucun mandat, mettant de fait les autres pays membres dans une situation délicate. Celui dont le slogan de présidence de l’UE est :“Make Europe Great Again”, référence pour le moins trumpiste. Une situation dangereuse en période de tensions pour cause de guerre contre l’Ukraine que les institutions ont immédiatement rejetée en insistant sur l’inexistence d’un mandat. Cela n’empêche pas la Hongrie de valider un assouplissement des conditions d’entrée dans ce pays pour les ressortissants russes et biélorusses, ce qui entame la sécurité de l’espace Schengen.
À ce sujet, le porte-parole de la Commission européenne, a déclaré : « Lorsqu’il s’agit de notre acquis et des règles de Schengen, la Hongrie est liée à tout moment par les règles de Schengen, et cela signifie qu’il doit y avoir des contrôles très approfondis, non seulement si vous êtes en possession d’un visa ou d’un permis de séjour valide, mais aussi si vous avez des contrôles de sécurité approfondis en place ».

Comme si cela ne suffisait pas le gouvernement hongrois menace de payer un aller simple vers Bruxelles pour les migrants entrés dans son pays. Si la rupture n’est pas consommée nous n’en sommes plus très loin. Aux Hongrois de se positionner, s’ils préfèrent l’UE ou une alliance avec la Russie de Vladimir Poutine. Un « Hongrexit » n’est peut-être plus très loin.

Mais dans le même temps l’UE continue d’avancer tant du point de vue des idées que du fonctionnement démocratique, ou encore du poids dans le reste du monde. À titre d’exemple, parce que significatif quant à l’origine du pays, citons la proposition du Président de la Banque centrale italienne qui plaide en faveur d’une capacité budgétaire commune de l’UE. Son idée est d’agir pour garantir la paix et la prospérité, valeurs initiales de la construction européenne. Pour cela, dit-il, l’Union européenne a besoin d’une « capacité budgétaire commune ». Cela va dans le sens de la nécessité de renforcement de l’autonomie européenne et de la défense de l’UE. Cet impératif est désormais intégré et partagé.

La législature 2024–2029 va être dense. De fait, il est devenu urgent de s’adapter aux changements technologiques et géopolitiques tout en soutenant la compétitivité. Bien évidemment les objectifs environnementaux et climatiques restent au cœur des projets. Gageons que ce soit en faveur des citoyens de l’UE.

Publié par Emmanuel Morucci dans CECI dit, Emmanuel Morucci, Les contributeurs, 3 commentaires

Le temps de la gravité

Les passions sont légitimes, souvent compréhensibles, rarement productives.

Elles ne doivent pas prendre en otage le scrutin européen qui vient.

Toutes les démocraties sont déstabilisées par l’expression de colères brutales et l’Europe, terre des plus vieilles d’entre elles, n’y échappe pas.

Partout sur le continent montent de violentes revendications, souvent contradictoires, d’abord nationales, toujours destructrices. L’ère des grandes mutations est aussi celle de l’irrationnalité, qui fait le jeu des complotistes, qui permet tant de mensonges en jouant sur les peurs et les divisions.

L’union de l’Europe est une construction de raison destinée à garantir aux nations la survie de leur identité dans un monde plus grand. Fragile et vulnérable parce qu’imparfaite et inachevée, elle s’accommode mal du simplisme et de la démagogie et peine ainsi à se défendre. Elle ne peut être jugée qu’avec recul et dans la durée.

On peut critiquer les politiques européennes et leurs imperfections, mais on doit en reconnaître les acquis, aux premiers rangs desquels leur existence même. L’appartenance à l’Union européenne n’est d’ailleurs presque plus remise en cause.

Il importe donc à ceux qui ont la chance de disposer d’un droit de vote, d’abord de l’exercer, ensuite de le faire avec discernement. S’en désintéresser constituerait une désertion, l’instrumentaliser une mauvaise action.

Au moment de voter il faut d’abord se demander à quoi cela est destiné : En l’occurrence à désigner des représentants à qui on confère un droit à décider de notre futur.

En Europe, le Parlement européen participe de plus en plus à l’élaboration des lois communes. Fort de sa légitimité populaire il gagne en influence et voit ses compétences s’accroître à chaque scrutin. Sa composition comptera beaucoup dans la construction de l’avenir et en choisir les membres est de plus en plus important.

Avant donc un geste de colère, le vote à venir est un choix de personnes aptes à représenter les électeurs et à décider, ce qui implique mûre réflexion.

Avant même un choix national, c’est une décision à caractère quasi-continental, qu’on ne saurait résumer à un seul intérêt individuel ou national, sans en imaginer les conséquences européennes.

Il est plus urgent que jamais de se rendre aux urnes. La démocratie ne s’use que si on ne s’en sert pas !

Il est plus nécessaire que jamais de le faire avec la gravité qu’exige la sagesse, indissociable de la liberté de l’électeur.

Publié par Jean-Dominique Giuliani dans CECI dit, Jean-Dominique Giuliani, Les contributeurs, 0 commentaire

Européennes : un choix politique fondamental et de dimension européenne

Les élections européennes sont importantes, elles sont un choix fondamental puisque les présidents des institutions, les priorités politiques de la prochaine Commission dépendent des choix des citoyens. Il est donc important d’avoir ce sentiment d’appartenance et être un citoyen actif.
Cela veut dire que, pour nous prononcer en clarté, nous attendons des candidats aux élections européennes des indications précises notamment en ce qui concerne les groupes politiques d’appartenance et les orientations politiques fondamentales qui y sont élaborées. Les groupes politiques du PE* soutiendront soit une Europe puissance ou uniquement marché économique.
Cette mandature devra toutefois réfléchir à l’avenir de l’UE et notamment sa gouvernance : intergouvernementale ou fédérale, ou autre « Europe des nations ». Les députés auront sans doute à réfléchir à un éventuel nouveau traité susceptible de faire avancer le projet européen en étroite coopération avec les États membres.
Ce n’est donc pas une élection nationale dont il s’agit, mais bien une expression citoyenne et politique décisive de dimension européenne.

Dans quels groupes vont siéger les élus ?

Les têtes de listes aux élections européennes ont bien des difficultés à dire dans quel groupe politique ils vont siéger au Parlement européen. On ne les entend pas s’exprimer sur le sujet, comme si cela n’avait pas d’importance. C’est pourtant une question que posent les électeurs. C’est loin d’être anodin car en dépend leur positionnement.

On sait que les LR siégeront au Parti Populaire européen (PPE), les socialistes au sein de Socialistes et Démocrates (S&D) et Renaissance au sein du Groupe Renew.
S’ils ont un élu (si + de 5%), les Verts iront naturellement au sein du Groupe éponyme.
Les choses sont bien plus ambiguës pour les deux listes d’extrême droite. Le RN pencherait vers Identité et Patrimoine (ID) et Reconquête vers Conservateurs et réformistes européens (ECR). Du point de vue de la démocratie, le choix du RN interroge car ses députés siègent actuellement avec l’AfD allemande qui compte dans ses rangs des néonazi. Ce parti d’extrême-droite allemand a même été exclu récemment du groupe ID à la suite d’une série de scandales impliquant notamment l’un de ses dirigeants, Maximilian Krah. Le RN aurait d’ailleurs été la cheville ouvrière de l’exclusion de 9 parlementaires après des propos inacceptables, et une proximité avec la Russie et la Chine, leur présence devenant particulièrement gênante pour la crédibilité du message nationaliste français. Toutefois cela ressemble à une tartufferie car l’AfD a conservé sa tête de liste pour le scrutin du 9 juin.
La rupture étant, selon Marine Le Pen, consommée, le RN devrait siéger au sein du groupe Conservateurs et réformistes européens (ECR) dont un des buts est l’affaiblissement de l’UE. Le dire est important afin que les citoyens fassent leur choix en conscience. Mais nos médias n’en disent que très peu, voire rien.
Enfin, parmi les groupes susceptibles d’avoir des élus, La France Insoumise siégera dans le groupe Gauche unitaire européenne (GUE). Notons que les eurodéputés qui ne sont pas dans un groupe politique officiel siègent tous ensemble dans les « non-inscrits ».

Une dispersion des voix en France

Ceci dit, le 18 mai le Journal officiel a publié la liste des candidats aux Européennes. La France présente aux suffrages 38 listes ainsi que les noms de leurs 81 candidats. C’est un record même si la tendance était déjà observée en 2019. Parmi eux, citons quelques-unes qui ne franchiront pas la barre des 5% : le Parti animaliste, le parti musulman Free Palestine ou encore Espéranto Langue commune, entre autres, la liste n’étant pas exhaustive1.
Globalement on observe que cette multiplication de listes, spécifique à la France, divise fortement tant à droite qu’à gauche. En avoir autant, illusion de la représentativité, n’est pas de bon augure pour le poids effectif de la France au Parlement européen.

La voix de la France affaiblie au PE

De fait la voix de notre pays sera affaiblie. Les petites listes ne changent rien à la répartition entre grands partis puisque leurs voix, environ 20% des suffrages, seront réparties entre les listes récoltant plus de 5 % des voix. Mais c’est un éparpillement qui au bout du compte engendre une répartition entre 6 ou 7 groupes politiques différents, sans compter, comme dit plus haut, les non-inscrits.

Autrement dit, l’influence des partis français va se diluer dans le Parlement alors que « d’autres pays présentent moins de listes, ce qui leur donne une plus grande influence au sein des grands groupes politiques du PE » observe notre collègue et contributeur Francis Gutmann. Autre remarque, celle de Patrick Salez : « La France est peu représentée au PPE et pèse donc très peu dans les deux gros partis. En revanche elle bien représentée à Renew sur ce mandat ». À titre d’exemple, le groupe S&D européen (2e groupe en nombre de députés après le PPE), comptait en 2019, 21 Espagnols, 16 Allemands, 15 Italiens et seulement 7 Français. Si l’on en croit les sondages, le nombre devrait s’améliorer au S&D mais pas dans les deux autres grands groupes que sont le PPE et Renew. LR devrait avoir environ 6 députés.

Certes, comme le dit Philippe Tabary, autre contributeur du CECI, nous avons l’embarras du choix à moins que ce que soit le choix de l’embarras :  « Reste pour chacune et chacun d’entre nous à se déterminer sur la liste estimée la plus proche de nos attentes : un choix qui, au fond, consiste à déterminer si nous laissons parler nos sentiments ou si nous cédons à nos ressentiments ». Ce choix de liste est vu comme un signe de bonne santé démocratique et de participation citoyenne. Mais cela nécessite un véritable examen de conscience et la difficulté de savoir et devoir choisir.

Ne pas se tromper d’élection

Dans tous les cas, si l’on se positionne sur les 7 ou 8 listes qui prétendent avoir des députés, l’objectif est de ne pas se tromper d’élection. Les Européennes ne sont pas une élection nationale, encore moins le discours franco-centré, et le résultat ne changera pas la physionomie politique de notre pays ni même fondamentalement celle de l’UE. Aussi, l’enjeu est de ne pas participer par un vote prenant insuffisamment en compte à son délitement mais au contraire de lui donner les outils qui lui permettront d’augmenter la capacité citoyenne européenne et de peser dans le monde. En effet, si selon les sondages, les partis qui prônent une « Europe des Nations » arrivaient en force au PE, dans les faits cela ne changera que très peu la donne car ils ne formeront pas une majorité.

Les citoyens doivent donc se prononcer pour des parlementaires qui prendront des décisions ad hoc en tenant compte de l’évolution des paradigmes mondiaux et de l’opinion qui à plus de 60% déclare développer un sentiment d’appartenance à l’UE. C’est dans cet esprit, qu’un nouveau traité et sa préparation permettront de définir l’avenir de l’Union européenne.

 1 liste des candidats sur le site Toute l’Europe. 
PE* : Parlement européen
Publié par Emmanuel Morucci dans CECI dit, Emmanuel Morucci, Les contributeurs, 0 commentaire

Le risque d’un vote français perdu

L’Europe reste invisible dans la campagne des Européennes en France, scrutin à un seul tour le 9 juin pour élire les 720 eurodéputés qui représentent quelque 450 millions de citoyens européens. On vit plutôt un retour systématique à la politique nationale dans les débats (vote anti-Macron, montée du Rassemblement national). C’est désolant mais aussi périlleux pour les Français et pour les Européens. Ramener les élections européennes à un tour à un règlement de comptes nationaux, c’est d’une certaine manière « se tirer une balle dans le pied » en ignorant les besoins immenses de l’Union et l’impact déterminant des décisions prises à l’échelle de l’Union sur les politiques publiques nationales (écologie, agriculture, énergie, technologie…).

Pourtant la France s’obstine à voir les élections européennes comme un affrontement purement national entre le Rassemblement national et la majorité présidentielle, simple tour de chauffe avant la présidentielle de 2027. Cela explique sans doute sa relative faiblesse au Parlement européen, en raison d’une absence de stratégie d’influence.

Plus largement, le 9 juin 2024, il se joue la solidité de la coalition majoritaire (pro européenne) au PE, composée de deux principaux groupes, le Parti populaire européen (PPE) et l’Alliance progressiste des Socialistes & Démocrates (S&D), avec l’appui du centre libéral. Or, dans cette coalition, la délégation française (79 députés en tout) compte très peu d’élus : 8 au PPE sur 171 députés (contre 29 pour la délégation allemande) et 7 sur 141 au S&D, loin derrière l’Espagne (21), l’Italie (16) et l’Allemagne (16). Certes, elle compte 23 élus dans le Groupe Renew Europe (101 députés) devenu la troisième force politique du Parlement européen, suivie par l’Espagne et la Roumanie. Soit un total de 38 députés.
Quasi absente du groupe des conservateurs et réformistes européens (CRE), nationalistes conservateurs, elle compte 18 députés (Rassemblement national) sur les 59 du groupe Identité et démocratie (ID), derrière la délégation italienne mais devant les 9 élus allemands de l’AfD. Enfin, elle est la plus importante avec 6 membres dans la gauche au Parlement européen (GUE/NGL, 37 députés). Total dans les groupes hors coalition : 25. Enfin, la délégation française a 12 députés parmi les Verts/ALE (72 eurodéputés) où la délégation allemande est la plus nombreuse (25 députés).


Source: Parlement européen

La situation pour 2024–2029 n’est guère plus favorable car, selon les sondages début mai, le RN (ID) mène avec 32% des intentions de vote (35% pour les jeunes de 18 à 24 ans), Renaissance (parti présidentiel) menée par Valérie Hayer obtiendrait 17% des votes, Place publique-PS mené par Raphael Glucksmann est en 3e position avec 13.5% des intentions de vote. Par ailleurs, la France insoumise (GUE/NGL) menée par Manon Aubry obtient 8% des intentions de vote et les Verts menés par Marie Toussaint tombe à 6%. A droite, les Républicains (PPE) menés par François-Xavier Bellamy sont estimés à 7,5% et Reconquête (ECR) liste menée par Marion Maréchal reste à 6,5% des intentions de vote. La droite extrême représentée au PE par Reconquête et le RN continuerait donc de dominer dans la délégation française au Parlement européen (38, 5%). Or ces groupes sont quasi absents des commissions où se fait l’essentiel du travail législatif, en amont des plénières à Strasbourg.

Dans le même temps, le groupe PPE (centre droit), les Fratelli d’italia de Georgia Meloni jouant le rôle de pivot, s’il se rapproche d’ECR, infléchirait son profil vers la droite, ce qui romprait la coalition avec les socialistes. On craint donc que les élections de juin ne conduisent à un Parlement plus instable avec la montée des populismes et de l’extrême droite (groupes ECR et ID). D’autant que, toujours selon les sondages, les chrétiens-démocrates et les socialistes restant à peu près stables, les libéraux et les Verts perdraient des sièges, au profit des groupes situés à droite des chrétiens-démocrates. La coalition sortante, composée des socialistes, des libéraux et des chrétiens-démocrates, ne serait alors plus à même de constituer une majorité stable pour les décisions très importantes comme l’élection de la présidence de la Commission.

Dans ce contexte, quels que soient les résultats des élections au niveau européen et pour la délégation française dans les différents groupes politiques, il faut s’inquiéter de cette perspective de droitisation du parlement et de la faiblesse du vote utile en France, c’est-à-dire du vote pour des groupes actifs au sein de la majorité pro européenne au Parlement européen. Dans le mandat 2024–2029, la France compte 81 sièges sur 720 mais la participation attendue est estimée à 49,6%.

L’invisibilité de l’Europe dans la campagne française peut certes refléter la volonté de certains partis mais on doit noter l’extrême difficulté pour les médias à faire émerger les enjeux proprement européens. Ce n’est pas nouveau mais une maladie très française qui affaiblit gravement un processus démocratique essentiel à l’heure de tous les dangers pour l’Union européenne : guerre à nos frontières, mise en œuvre de la transition environnementale, repositionnement difficile sur les questions de souveraineté économique et de sécurité extérieure.

Or, le Parlement européen a de l’influence, comme on l’a vu dans des dossiers difficiles comme le plan de relance massif adopté mi 2020 et de nouvelles ressources budgétaires destinées à rembourser l’emprunt commun, le respect de l’état de droit qu’il a âprement défendu contre des gouvernements tentés par le démantèlement des institutions démocratiques en Pologne et en Hongrie. Ou une initiative structurante comme le Pacte vert pour décarboner l’économie européenne (l’objectif de neutralité carbone en 2050) dont la mise en œuvre est contestée actuellement.

Tout se passe pourtant comme si les Français n’avaient pas compris les enjeux et voyaient le scrutin européen comme un sondage d’opinion, avant les élections présidentielles de 2027, ignorant la faible influence française en termes quantitatifs et surtout politiques. Ignorant que les coups de menton et les slogans simplistes (« préférence nationale ») n’aideront en rien ni les Européens, ni donc les Français, face aux crises déjà présentes (guerre, climat, migration) et qui ne manqueront pas de s’exacerber, faute de capacité à décider efficacement et de crédibilité dans l’environnement mondial.

Publié par Catherine Vieilledent dans Catherine Vieilledent, CECI dit, Les contributeurs, 1 commentaire