Solidarité européenne : une idée solide ?

Emmanuel Morucci
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La solidarité européenne en tant que valeur fondamentale a été convoquée à maintes reprises ces dernières semaines par les gouvernants. Relance économique et emprunt européen, Brexit, crise sanitaire, recherche médicale, soins intensifs, crise en Méditerranée, immigration clandestine et attentats font qu’elle est partout.

La solidarité est au cœur de ce qui fait, depuis l’origine, la construction européenne. Mais le concept de solidarité est polysémique : s’il ne faut pas l’entendre ici uniquement dans son acception française d’aide sociale ou dans celle très britannique de charity, elle signifie, dans la perspective des textes européens « obligation communautaire, projet commun, valeurs partagées, bien commun ». Ainsi, la solidarité européenne est à la base de l’ensemble du système communautaire. C’est une obligation réciproque d’aide, d’assistance et de collaboration entre les membres de l’UE et elle marque la communauté de fait en vertu du lien qui les unit. Ici, en termes européens, « solidarité » veut donc dire autorité et unité européenne.

Robert Schuman l’avait affirmé : « l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble, elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait ». Prescient, il avait bien l’intuition qu’aucun État européen ne pouvait assurer seul son développement intégral, mais qu’au contraire unis, les États européens iraient de concert vers des « réalisations concrètes ». Il lançait ainsi avec Jean Monnet le projet d’une « intégration sectorielle » qui évolue par des « coopérations sans cesse plus étroites ». Aujourd’hui, c’est bien le cas.

Des réalisations et une réalité

Bien que les opposants à l’intégration se soient manifestés en dénonçant l’existence d’un super État qui s’imposerait depuis Bruxelles, il est aisé de constater que sans l’UE, les États membres seraient sur de nombreux points en difficulté ; le Brexit en est un exemple. On peut le dire, c’est une mise en lumière d’un glissement des solidarités nationales vers une prise de conscience d’une solidarité commune et durable. Autrement dit, nous évoluons progressivement d’une Europe des solidarités nationales vers une solidarité réellement européenne. Ainsi, la mutualisation de la dette engendrée par le plan de relance est un acte fondamental que l’on peut qualifier de fédéraliste.

Il suffit de regarder de près quelques chiffres de la lutte contre la Covid : un plan de relance de 750 Md€ pour soutenir les économies des États membres, 140 M€ pour la recherche d’un vaccin, mais aussi 125 M€ pour le mécanisme européen de protection civile pour le cofinancement des vols de rapatriement des citoyens européens, et la liste n’est pas exhaustive.

L’élément principal est la réalisation d’un emprunt par l’UE. C’est une véritable innovation dans la gestion de la communauté car, il faut le rappeler, contracter un emprunt n’est pas dans les compétences de l’Union européenne. Mais face à l’adversité, la résilience est de mise, et il y a un début à tout. La situation illustre bien la citation de Jean Monnet : « Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise ».

Pour autant, la solidarité ne s’est pas faite sur ce plan de relance dans l’harmonie ni la spontanéité fraternelle qui caractérisait la vision schumanienne. S’il y a solidarité in fine, les États membres sont restés campés sur des positions nationales. Tout cela peut mettre en jeu la stabilité économique, sociale et politique de l’UE. Il s’en est fallu de peu de voir jaillir des inégalités nouvelles entre États membres, ce qui révèle une fois encore les difficultés qu’éprouve le Conseil à faire du plan de relance un instrument de financement des économies européennes. Et s’il est aujourd’hui validé, il n’en va pas de même pour la confirmation des emprunts.

En effet, un groupe de pays dits « frugaux » (Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark) ne veulent pas d’une dette commune, tout comme ils se méfient d’une solidarité budgétaire. Toutefois, en échange de leur bonne volonté ces pays ont obtenu, par négociations, des rabais supplémentaires à leur contribution au budget de l’UE : environ 900 millions qui manqueront chaque année au budget commun. Malgré le forcing du Parlement européen, quelques programmes européens, dont Erasmus, risquent de se voir amputés de quelques augmentations pourtant très attendues.

Une certaine vision de l’Europe

Alors, peut on parler de solidarité au rabais ? Sans doute pas. La solidarité est une culture tout comme l’est l’État de droit. Mais il apparaît que la solidarité constituera une des valeurs fondamentales de l’Europe à venir. Le Brexit a marqué la prise de conscience de la nécessité de l’Union et les Européens ont tenu bon. Il est intégré que face à d’autres régions du monde comme les USA, la Chine, l’Inde ou la Russie, les membres de l’UE devront répondre de façon solidaire, c’est-à-dire parler d’une seule voix. Il faudra, et la Covid et les actes terroristes en sont en la matière le déclencheur, une autre manière de voir et de concevoir l’Europe. Que ce soit en matière d’économie, de politique étrangère, de défense, sur les questions des droits de l’homme, de la dignité de la personne humaine, de l’environnement, de la recherche fondamentale et appliquée, ou encore la culture, seules des mesures coordonnées éviteront le chacun pour soi.

Ces défis à relever font vivre aux Européens de véritables leçons du « vivre ensemble et en même temps ». Ces crises successives de notre temps, que nous maîtrisons plus ou moins efficacement, montrent que nous sommes tous dans le même bateau. L’interdépendance des États membres est désormais clairement assumée. Les priorités de la présidence allemande avec son slogan éloquent « Ensemble pour la relance de l’Europe » donnent le ton.

La future présidence française, à la suite du Portugal puis de la Slovénie, devra en 2022 en assurer non seulement la continuité et mais surtout l’approfondissement.

« L’Europe se fera par crises successives » prédisait Robert Schuman ; il avait raison. En matière de crise, l’Europe est certes bien servie, c’est devenu son quotidien. Mais c’est là aussi que se trouvent les ressorts de sa capacité à avancer et de son évolution vers des solidarités objectives de plus en plus fortes et « sans cesse plus étroites ».

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