CECI dit

Toujours plus avant…

Malgré la période de fêtes que nous venons de traverser et qui, à l’évidence, n’est pas le meilleur moment pour observer l’évolution du monde, les derniers jours de 2025 et les premiers de 2026 sont riches d’enseignements à méditer et à prolonger en matière d’Europe et de relation entre la France et ses partenaires, voire parfois ses adversaires, sur le reste de la planète.

Relevons d’abord, parce que cela a fait très peu de bruit alors que l’événement méritait une réflexion, l’arrivée d’un 20e partenaire dans la grande famille monétaire de l’euro. La Bulgarie a en effet joint sa destinée monétaire à celle des 19 autres partenaires de la monnaie unique, en place depuis un quart de siècle maintenant et qui s’est imposée comme la deuxième devise mondiale pour les transactions et les échanges, où tous les intervenants étaient depuis des lustres soucieux de s’émanciper de la suprématie unilatérale d’un dollar depuis 1971 non convertible et qui ne vaut que ce que les autorités américaines décident qu’il vaille.

Autrement dit, avec le seul billet vert la valeur de nos engagements, de notre épargne, de nos échanges dépend du bon-vouloir de l’hôte de la Maison Blanche ! Hier encore dans la servitude de la défunte URSS, aujourd’hui plus pauvre mais pas moins ardent, et surtout, libre adhérent de l’Union européenne, la Bulgarie a compris que le meilleur moyen de garantir son indépendance, c’est de choisir son interdépendance ! Et bien d‘autres pays lorgnent vers la banque centrale européenne comme vers le refuge de stabilité face aux sautes d’humeur du marché monétaire, et surtout, comme une affirmation supplémentaire de leur identité et de leur action européenne, que ce soit pour s’affranchir des menaces russes ou pour s’éloigner des sautes d’humeur des USA.

Une autre bonne nouvelle, qui prendrait effet début 2027 mais pour laquelle la mobilisation ne va pas attendre si longtemps, est le retour du Royaume-Uni dans le programme Erasmus. En soi, c’est d’abord un formidable apport aux étudiants d’outre-Manche, désormais à même, comme leurs devanciers avant le Brexit, de profiter des possibilités aujourd’hui mondiales de stages et échanges entre universités et autres centres de formation, y compris pour les apprentis et même les sans-emploi. Preuve que le stage à l’étranger est déjà, en soi, une formation, de l’esprit sinon des connaissances livresques. Le vécu des autres, et avec les autres, pour le mieux-vivre personnel… L’Europe, c’est aussi cela !

Enfin, et dans un registre plus dramatique, la très impérialiste violation de la souveraineté vénézuélienne par M. Trump, et l’arrestation du certes détestable Président autoproclamé et dictateur avéré, par des troupes faisant fi de la souveraineté nationale du pays, est un terrible signal d’alarme. Les Américains ne s’étaient jadis pas privés de fomenter des coups d’état ou de trafiquer des élections, en Grèce dans les années 50 et 60, voire de débarquer à Grenade et d’en incarcérer le Président en place pour le remplacer par un fantoche de rencontre. Voila que maintenant ils ne prennent même plus le soin de masquer les apparences et de prendre au moins quelques gants avec le respect de l’ordre logique initial des choses.

Entendre M. Trump parler du Groenland, voire du Canada, n’est pas sans rappeler les discours enflammés d’un sinistre dirigeant allemand revendiquant les Sudètes tout en se défendant de vouloir absorber la Tchécoslovaquie. C’est maintenant que l’Europe doit faire entendre sa voix si elle ne veut pas que se répète une histoire de triste mémoire. Ici comme sur le plan monétaire ou dans notre vie quotidienne l’avenir et l’espoir, c’est plus d’Europe, et mieux, et non le repli sur nos faiblesses respectives qui, même juxtaposées, sont tout sauf une force ! C’est en ce sens là aussi qu’il faut lire le Traité avec le Mercosur et les espérances qu’il nous ouvre, par-delà les turbulences du moment…

Publié par Philippe Tabary dans CECI dit, Les contributeurs, Philippe Tabary, 0 commentaire

Enjeux européens : Alexandre, inspiré et inspirant

Pour de nombreux élèves et classes d’écoles primaires du territoire européen, c’est désormais devenu une tradition de plus parmi toutes les autres lors des deux derniers mois de l’année : créer des décorations de Noël, les accompagner d’un petit dossier relatant les us et coutumes inhérentes et les expédier à des partenaires scolaires du territoire européen.
C’est le principe du Sapin européen, alias European Christmas Tree Decoration Exchange, mis en place il y a une quinzaine d’années par le Centre Europe Direct de Wrexham au Pays de Galles et Karen Morrisroe.
Depuis deux ans, c’est le CECI qui s’est vu confier la gestion de l’opération qui n’en finit pas de se développer : la participation croissante de 350 écoles en 2023, plus de 400 l’année suivante et 481 en 2025 confirme l’engouement des enseignants dans un premier temps, mais aussi celui des élèves qui en restent les lutins de Noël puisque ce sont leurs réalisations qui voyagent pour élire domicile sur les branches de sapins dans d’autres pays que ceux de leur naissance.

DIversités réunies et partagées

Si le succès est éloquent par la dimension quantifiable – cette année plus de 37 000 élèves ont participé au projet ce qui laissse présager d’un nombre encore plus important de personnes touchées par dissémination – l’intérêt vécu par les artisans de l’opération eux-mêmes retient toute attention.
Parole a été donnée à une classe d’élèves ayant participé au projet.
Les propos relevés témoignent de l’ouverture à l’autre et le plaisir de découvrir des traditions différentes : « C’est intéressant », comme l’ont souligné Jade et Stan. Effectivement, la tradition grecque de décorer les bateaux remarquée par Aelya ou celle d’attendre en Espagne le 6 janvier et le passage des Rois Mages pour recevoir les cadeaux relevée par Eloann piquent la curiosité de tout un chacun, et construisent peu à peu ce patrimoine culturel partagé même s’il se décline sous des formes différentes : « On ne reçoit pas les mêmes décorations d’un colis à l’autre ! » ajoute Gabrielle pour qui cette diversité est un atout.
Ajoutons à cela la dimension géographique pour intégrer par le voyage postal des courriers les espaces européens, ce sont autant de connaissances qui permettent de prendre conscience des distances et des lieux, autre occasion de s’initier aux noms des capitales européennes respectives : les apprentissages géographiques prennent alors tout leur sens et font dire à Adam et Charles la fierté de recevoir des colis situés « si loin » sur la carte mais devenant ainsi tout proches, et pas seulement par la magie de Noël.
Ce côté exotique par les différences des traditions cohabite aussi avec les similitudes : repas familial, décorations des rues et des maisons, échange de cadeaux. C’est ce que résume Bleuenn : « C’est quand même bien de connaître ce qui se passe dans d’autres pays ». Les enseignants quant à eux évoquent l’opportunité de situations authentiques pour communiquer et mettre à profit la pratique des langues.
Sans découvrir les 24 langues officielles dans l’UE, l’occasion est donnée de découvrir l’alphabet cyrillique dans l’écriture du « Joyeux Noël  » bulgare, les similitudes entre le « Feliz Navidad » venant d’Andalousie et le « Feliz Natal » de Porto, les drôles de caractères employés dans leur lettre par les écoliers de Nafplio en Grèce…
Outre ces touches locales sur les objets décorés, les échanges documentaires se font en anglais ce qui crée un rapprochement avec les anciens cousins d’Outre-Manche et donnent l’occasion de tester sa compréhension écrite et de se lancer dans l’écriture pour de vrai dans la langue de Shakespeare.
Les émotions ne sont pas en reste comme en témoigne Axelle pour qui l’importance est dans l’attention aux autres et qui souligne « la gentillesse des élèves qui font des décorations spécialement pour nous ». Eh oui, Européens que nous sommes faisons partie d’une grande famille que l’on se découvre au travers d’actions authentiques et vécues. C’en est un exemple, qui aura des chances de s’inscrire dans les mémoires par le côté concret du projet.

On l’aura compris, ce projet condense tout un lot d’intérêts pédagogiques et éducatifs dans une opération simple dans l’esprit, même si la logistique requiert pour le CECI une organisation d’une ampleur importante : des mots et des cadeaux qui relient ces jeunes, mais aussi leurs enseignants, sans oublier le rôle des structures intermédiaires agissant comme autant de relais que sont les Centres Europe Direct.

Et plus encore…

Cela suffit à donner toute légitimité au projet. Mais encore…
Au détour de cet échange libre et spontané, une petite phrase a émergé : « Ça peut réunir les pays et faire qu’il y ait moins de conflits ». Sur un ton calme et posé, par cet enchaînement de mots justes et bien articulés, c’est la voix d’Alexandre qui s’est annoncée. Du haut de ses 10 ans, ce petit bonhomme a exprimé une dimension que n’aurait reniée aucun Schuman ou Monnet.
Apprendre à se connaître et échanger, partager des histoires et construire des liens de proximité et d’amitié, autant d’ingrédients qui nous font prendre conscience de notre appartenance à cette famille commune, en l’occurence notre terre européenne.
On ne s’attendait pas à une analyse aussi poussée ni une prise de conscience aussi adroitement aiguisée ; preuve s’il en est que ces questions – et réponses – ne sont pas réservées aux seuls adultes, politiciens ou gouvernants. Cette expérience d’éducation à la citoyenneté s’exerce en immersion dans un projet qui fait sens, qui construit, qui rassemble, qui par la connaissance mutuelle qu’il engendre fait grandir en chacun le sentiment d’appartenance à une communauté de voisins, de cousins, de citoyens.
La citoyenneté européenne existe, Alexandre et ses camarades l’ont rencontrée.
Se réunir pour se connaître. Partager pour se comprendre. Qui se ressemble s’assemble, n’est-ce pas ? C’est sans doute le message induit d’Alexandre qui évoque une famille forte de ses différents caractères et personnalités affirmées, mais qui pour ses membres en réduit le risque des conflits.
Par les temps qui courent où l’on nous donne à voir l’expression de la force essentiellement dans les prises d’armes ou de combats guerriers, ne serait-elle pas plutôt dans les liens qui unissent les voisins et cousins devenus citoyens européens ?
Quand nos gouvernants seront-ils prêts à s’en saisir pour relever les défis et se montrer à la hauteur des enjeux ?
Les jeunes nous regardent.
Sans naïveté mais en toute humilité, c’est une belle et prometteuse feuille de route résumée par l’écolier.

En ces temps troublés de début d’année, que peut-on de mieux souhaiter ?


Observatoire et laboratoire d’idées, le CECI a pour vocation habituelle la promotion de la citoyenneté européenne et la construction d’un sentiment d’appartenance à l’Union européenne.

Détails de l’opération à retrouver sur notre site, rubrique « European Christmas Tree »

European Christmas Tree

Publié par Marie-Laure Croguennec dans CECI dit, Les contributeurs, Marie-Laure Croguennec, 0 commentaire

Entre espoirs et déboires : le Pacte Vert européen

Pacte Vert, acte 1 : une forte ambition

Le contexte de l’année 2019 fut déterminant : pression des marches pour le climat et de 2 Initiatives Citoyennes Européennes (ICE) exigeant une législation décourageant l’usage d’énergies fossiles et encourageant les énergies renouvelables ; demande de 8 États-membres (EM), dont la France, de consacrer 25% (au lieu de 20%) du budget européen à l’action climatique ; vote d’un état d’urgence climatique par un Parlement européen à forte composante écologiste.
La Commission européenne se devait donc d’être ambitieuse. Son Pacte Vert, publié en décembre 2019, propose une Stratégie de croissance verte, faisant de l’UE le premier continent à zéro-émissions nettes de GES en 2050, avec un objectif intermédiaire de 55% d’émissions nettes pour 2030. Il touche un large spectre d’activités, se déclinant en 8 domaines : marché carbone, énergie propre, transports durables, zéro pollution, économie circulaire, rénovation énergétique des bâtiments, stratégie agricole et alimentaire, stratégie biodiversité.
Un arsenal législatif et budgétaire massif se met en place avec 7 mesures-phares :

  1. Amélioration du marché carbone : Le Système d’échange de quotas d’émissions entre les entreprises industrielles (SEQE) se voit ouvert à de nouveaux secteurs : bâtiment, transports maritime et routier, carburants. On l’aligne avec la politique commerciale à travers un Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) qui assurera une concurrence loyale aux entreprises européennes : les exportateurs vers l’UE paieront un certificat d’émissions rendant leur prix similaire à celui du même produit conçu à l’intérieur du marché unique. S’il vient à bout de difficultés diplomatiques (mesures de rétorsion) et techniques (les entreprises doivent fournir l’intensité carbone de leurs produits), le MACF, entre 2023 et 2030, rapportera 10 milliards (Mds) d’€ par an au budget européen.
  2. Mobilité durable : des normes plus strictes d’émissions de CO2 pour les poids lourds et les bus ainsi que pour l’incorporation de carburants alternatifs dans les secteurs maritime et aérien sont établies. Surtout, on interdira  la vente des véhicules thermiques neufs à partir de 2035.
  3. Stratégie agricole et alimentaire, dite « De la ferme à la table » fixant des objectifs 2030 très ambitieux : ‑50% d’usage des pesticides, ‑20% d’usage des fertilisants azotés, 25% de la surface agricole en bio (10,5% actuellement) et proposition-cadre sur la transition alimentaire.
  4. « Vague de Rénovations » : elle propose de rénover d’ici 2030, 35 millions de bâtiments inefficaces au plan énergétique. L’action contribuera à la création d’emplois, à la santé et à la lutte contre la précarité énergétique.
  5. Stratégie de finance durable : elle vise à réorienter les capitaux vers des investissements « verts ». Elle définit une taxonomie qui établit les critères qu’une activité économique doit remplir pour être considérée comme durable et recevoir des financements. Et elle impose un devoir de vigilance et de responsabilité aux entreprises : la directive Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), en particulier, exige la publication d’informations sur l’impact environnemental et social de leurs activités.
  6. Deux instruments accompagnent les entreprises et les ménages dans une logique de justice territoriale et sociale : un Fonds de transition juste (17,5 Mds d’€ pour 2021–2027) atténue les répercussions négatives sur l’emploi de la décarbonation de l’économie locale (réhabilitation de sites industriels, reconversion des salariés) en ciblant les secteurs industriels les plus émetteurs, avec, en France, 6 régions concernées ; un Fonds social pour le climat (87 Mds d’€) accompagne les ménages les plus vulnérables via le financement de dispositifs d’aide tels que le bonus écologique à l’achat d’un véhicule électrique ou le chèque énergie.
  7. Renforcement des financements à 3 niveaux :
    1. 30% du budget 2021–2027 de l’UE (soit 320 Mds) sont consacrés au climat ;
    2. 37% du budget du Plan de relance économique « NextGenerationEU » (soit 280 Mds), faisant suite à la crise sanitaire, sont consacrés à la transition écologique ;
    3. avec la transformation, en 2020, de la Banque européenne d’investissements (BEI) en Banque pour le climat, ses prêts dédiés aux gros projets d’équipements de transition verte passent de 18 Mds en 2019 à 30 Mds en 2020. Et elle double le financement de l’adaptation au changement climatique pour le porter à 30 Mds en 2030.

Pacte Vert, acte 2 : un détricotage

La guerre en Ukraine éclate en février 2022, entraînant une crise de souveraineté énergétique et une interrogation sur les capacités de défense qui deviendront vite les priorités de l’UE.
En mai 2023, la France, vite rejointe par 8 ÉM, appelle là « une pause règlementaire » quant aux normes environnementales. Le patronat impute la baisse de compétitivité de l’UE (analysée par le rapport Draghi) au fait que le Pacte est allé trop loin, soulignant que les investissements européens se détournent vers les pays disposant de normes environnementales moins contraignantes.
Avec le retour au pouvoir de Donald Trump, la charge redouble et les appels à déréguler se font plus pressants.

Ainsi, alors qu’une petite moitié des textes prévus ont été adoptés, la Commission cède à la pression et enclenche la marche en arrière sur l’environnement et le climat. La plupart des textes-clés sont reportés, rejetés ou vidés de leur substance. C’est l’objet d’un train de simplification, appelé « Omnibus », enclenché par l’UE début 2025 et composé de 6 paquets législatifs successifs, dont les principaux concernent : l’abandon des objectifs de réduction de l’usage des pesticides et de développement de l’agriculture biologique ; des mesures de flexibilité et un report de la décision concernant l’interdiction de vente des véhicules thermiques à partir de fin 2035 ; une  édulcoration et un report de 2 ans de la directive sur le devoir d’information des entreprises (CSRD).

Plus regrettable encore est l’affaiblissement du leadership européen en matière de diplomatie climatique. Alors qu’en 2015, les ÉM faisaient front uni pour l’Accord de Paris sur le climat, leur profond clivage les a empêchés de présenter un objectif intermédiaire (2040) commun de décarbonation lors de la COP 30 qui s’annonce au Brésil. Bon nombre d’entre eux se sont opposés à la proposition de la Commission, consistant à réduire les émissions des GES de 90% d’ici 2040. Et la France en faisait malheureusement partie.

Pacte Vert, acte 3 : la voie du salut ?

L’heure est aujourd’hui à un triptyque « climat-compétitivité-autonomie économique », que symbolise le Pacte pour une industrie propre, proposé par le commissaire français Stéphane Séjourné en février 2025. Il constituera le nouveau volet industriel de décarbonation du Pacte Vert et mobilisera 100 Mds d’€. Il libérera l’investissement en faveur de l’innovation, rendra l’UE plus autonome en produits stratégiques et accentuera les plans de reconversion des secteurs et territoires les plus vulnérables.

Pour réussir cette nouvelle phase du Pacte Vert, l’UE devra affronter des vents contraires : contexte international avec l’offensive chinoise sur les technologies vertes et la guerre commerciale imposée par les États-Unis ; profondes divisions entre ÉM ; forces politiques national-populistes et d’extrême-droite anti-Pacte, au sein du Parlement européen ; coût de conversion trop élevé dans les TPE et les PME, très nombreuses dans l’UE ; obstination des ÉM « fourmis » à limiter le budget du cadre financier 2028–2034 dont les négociations commencent ; et surtout, réticences des citoyens européens à s’approprier un processus dont les objectifs sont partagés mais dont la trajectoire est souvent rejetée car trop contraire aux modes de vie et considérée comme injuste (malgré les efforts du Pacte dans ce domaine). Il y a là une pédagogie à effectuer dans les ÉM, en particulier sur le lien entre climat, économie et santé.

C’est l’une des facettes du fameux sursaut européen dont nous avons tant besoin.

Publié par Patrick Salez dans CECI dit, Les contributeurs, Patrick Salez

De petits pas en petits pas…

On ne l’a pas remarqué, ou si peu, dans le flux des informations liées notamment aux événements en Ukraine et à ce qui s’y rattache, mais une nouvelle est venue, trop discrètement, prouver que pendant les grandes manœuvres du premier plan, dans les coulisses la gestation de l’Europe se poursuit et se renforce. En effet, la Bulgarie vient d’annoncer qu’elle adoptait officiellement l’euro comme sa devise nationale, au détriment du lev (« le lion »), qui avait cours depuis 1881.

En soi cette décision n’est pas simplement anecdotique : certes, l’arrivée de ce 21e pays dans la famille de l’euro, trois ans après la Croatie, ne bouleversera pas les rapports de force mondiaux ; néanmoins, cette adhésion enthousiaste d’un pays de 6,5 millions d’habitants, pratiquement la taille des Hauts de France, mais qui est aussi le plus pauvre de la famille communautaire, illustre bien les avantages offerts par l’adhésion à un groupe monétaire solide et à une devise de plus en plus appréciée sur les marchés mondiaux, où elle tient la seconde place derrière le dollar, qui depuis des lustres n’est plus convertible en or et qui est de plus en plus contesté à mesure des coups d’éclat de l’actuel occupant de la Maison Blanche.

L’adhésion à la monnaie européenne suppose des réformes en profondeur et un assainissement de l’économie du pays candidat : ce fut pour Sofia comme jadis pour Athènes un véritable chemin de croix, le pays passant pour être le plus pauvre toutes proportions gardées dans la famille bruxelloise. Mais l’effort soutenu des dirigeants, le zèle des administrations spécialisées et l’enthousiasme des entreprises et de l’opinion publique devant semblable opportunité sont un événement pour les citoyens et les décideurs, publics autant qu’entrepreneuriaux, de ce pays discret et qui, comme ses comparses de l’ancien Comecon, cherche toutes les opportunités pour se détacher un peu plus encore de l’influence russe, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas laissé que de bons souvenirs !

La devise européenne grignote ainsi, année après année, des adeptes nouveaux et des arguments supplémentaires pour mieux asseoir son rayonnement. Y adhérer suppose une économie en bon état de marche, des finances publiques saines et clairement gérées, une réelle transparence dans les transactions et plus encore dans les réglementations. Il ne suffit pas d’être candidat pour être accepté, mais, comme toujours en matière d’institutions européennes, l’adhésion est le fruit d’une rencontre et le point de départ d’un renouveau, d’une pratique plus encadrée mais pas pour autant enserrée dans des réglementations corsetant le dynamisme. Il est même possible d’adopter l’euro sans être pays membre de l’Union, comme le montre le Kosovo, au statut encore balbutiant et qui, précédemment, utilisait le mark allemand. Aujourd’hui, il utilise la devise de l’Union sans être, pour le moment du moins, membre du système ni pays adhérent.

Il reste certes encore des pas à franchir pour rassembler la totalité des Vingt sept pays membres, et éventuellement d’autres candidats apparentés : ce sera délicat au Danemark et en Suède où des référendums ont conduit à rejeter cette éventualité il y a maintenant une quinzaine d’années, mais entretemps les données ont changé et la crédibilité évidente de la devise nouvelle est de nature à récuser bien des réticences. Et il reste quelques « gros » candidats potentiels au premier rang desquels la Pologne, dont on sait que l’équilibre politique reste aléatoire entre pro-européens et eurosceptiques regroupés autour du PIS et du Président de la République nouvellement élu. Le temps et le réalisme finiront bien par convaincre plus sûrement que les grands débats. L’euro n’est pas une carte de visite, il est une carte d’identité. Et de ce point de vue, les réticences s’estompent avec l’usage. Et puis, comme le dit si bien l’adage populaire, Rome, ville sainte des Traités, n’a pas été construite en un jour…

Publié par Philippe Tabary dans CECI dit, Les contributeurs, Philippe Tabary

100 Tage Merz

100 Tage Merz = 100 Tage „Du hast keine Chance, aber nutze sie!“
Am 15. März – knapp 2 Monate vor der Wahl zum Kanzler – hatte ich geschrieben, dass Friedrich Merz nun vor dem „gordischen Knoten“ der deutschen und europäischen Politik stünde1. Die ersten 100 Tage seiner Kanzlerschaft haben gezeigt, dass diese Einschätzung stimmte ; aber schlimmer noch : seine ersten Bemühungen den Knoten zu lösen, haben keine Auflösung, sondern nur noch mehr Verwirrung geschaffen. Trotzdem bleibt es dabei, dass wir ihm und seinem Team viel Erfolg wünschen müssen, denn sonst droht Schlimmeres !

Dabei hatten Friedrich Merz und sein Team im Wahlkampf gerade die ersten 100 Tage mächtig mit Bedeutung aufgeladen und lauthals versprochen, dass bis zur Sommerpause sowohl in der Migrationspolitik als auch in der Wirtschaft schon die ersten Verbesserungen zu spüren seien.

Nun hat die Koalition und insbesondere Alexander Dobrindt, der neue Innenminister von der CSU, in der Migrationspolitik deutliche schärfere Grenzkontrollen umgesetzt, die immerhin von Mai bis August insgesamt zu 9254 Zurückweisungen geführt haben, darunter auch 493 Menschen, die einen Asylantrag stellen wollten ; allerdings sind diese Zurückweisungen juristisch zweifelhaft und belasten zumindest das deutsch-polnische Verhältnis erheblich, was angesichts der starken innerpolnischen Spannungen nicht unbedingt zum Vorteil Deutschlands und Europas ist.2

Da Alexander Dobrindt sich in seiner früheren Tätigkeit als Bundesverkehrsminister (2013 – 2017) schon mal durch eklatante Fehleinschätzungen des europäischen Rechts hervorgetan hat3, werden seine Beteuerungen, dass die Maßnahmen europarechtskonform seien, nicht sehr ernst genommen. Da der deutlich erhöhte Personalaufwand bei den deutschen Behörden (Grenzschutz, Polizei, …) seit Mai bereits zu zusätzlichen Kosten in Höhe von mehr als 80 Millionen € geführt hat, darf man sich fragen, was alles möglich wäre, wenn man so viel Geld in Integrationsmaßnahmen (Sprach- und Integrationskurse, Berufsanerkennung, …) stecken würde.
Denn 3 Punkte sind klar :

  1. Deutschland braucht mehr und nicht weniger Zuwanderung,
  2. Die Migranten, die wir haben wollen, kommen nicht ; die, die kommen, wollen wir nicht4
  3. Die Prognose, dass eine schärfere Grenzpolitik die Zustimmungswerte für die AfD verringern würde, bestätigt sich nicht ; nach aktuellen Zahlen (Anfang August) sinken die Werte für die CDU/CSU5 und die Werte für die AfD steigen, was den innerparteilichen Druck auf Merz erhöht.

Ein weiteres Problem ist, dass Friedrich Merz kein „Klempner der Macht“ ist und sein will, aber auch noch niemanden gefunden hat, der für ihn diese Arbeit im Hintergrund sauber und ordentlich erledigt. Jens Spahn, der – in der deutschen Parlamentsdemokratie – als Vorsitzender der CDU/CSU-Fraktion im Bundestag, für Friedrich Merz die Mehrheiten organisieren müsste, hat das in 2 entscheidenden Momenten nicht geschafft : bei der Kanzlerwahl, die erst im 2. Wahlgang geklappt hat und bei der Wahl von Richter:innen für das Bundesverfassungsgericht, die kurzfristig abgesagt werden musste, obwohl Merz und Spahn den Vorschlägen der SPD schon öffentlich zugestimmt hatten. Ob Jens Spahn, der selber davon träumt, Kanzler zu werden, tatsächlich willens und in der Lage ist, die dienende Funktion eines Fraktionsvorsitzenden auszufüllen, ist unklar, was seine Autorität schwächt. Zudem hat er noch jede Menge mit „Altlasten“ aus seiner Zeit als Gesundheitsminister zu tun als er in fragwürdiger Art und Weise Unmengen von Masken zu einem sehr hohen Preis bestellt hat, was heute noch den Bundesetat belastet ; auch das stärkt nicht seine Position im Bundestag.

Da die aktuelle SPD-Fraktion im Bundestag „linker“ und die CDU/CSU-Fraktion „rechter“ als zu Zeiten von Angela Merkel ist, ist es prinzipiell schon schwieriger tragfähige Kompromisse zu finden. Zudem bilden beide zusammen keine „große Koalition“ mehr, da die SPD nicht zweit- sondern nach der AfD nur drittstärkste Fraktion im Bundestag ist. Logischerweise versucht die AfD durch Einbringen von „verlockenden“ Anträgen den Graben zwischen den Linken in der SPD und den Rechten in der CDU/CSU zu vergrößern, in der Hoffnung, dass dann einige CDU/CSU’ler aus Frust über die schmerzhaften Kompromisse mit der SPD lieber mit der AfD stimmen. Die in Deutschland gerne als „Kulturkampf“6 bezeichneten Themen : Genderfragen, Abtreibungsregelungen, Identitätspolitik, … eigen sich dafür besonders, weil sie sich schnell emotional aufladen lassen und dann zur Frontenbildung führen. Und es gibt nur eine kleine Hoffnung, dass die Grünen, die FDP oder das BSW das „Vakuum“, das in der „politischen Mitte“ entstanden ist, besetzen und so den Graben mit demokratischen Alternativen schließen könnten.

Angesichts des „neuen Strukturwandels der Öffentlichkeit“7 aufgrund des Aufkommens der sog. sozialen Medien und darüber gesteuerten Kampagnen mit Fake-News per E‑Mail-Welle, Mobbing-Attacken, koordinierten Anrufen bei Abgeordneten bis hin zu Morddrohungen gegen unliebsame Personen, wird es immer schwieriger in der Öffentlichkeit, sachorientierte, kompromissoffene Thesen zu vertreten und dafür zu werben. Die aktuelle Diskussion um den Vorschlag der SPD für eine Richterin beim Bundesverfassungsgericht zeigt das ebenso wie so manche Kampagne im Kleinen.8 Die Tatsache, dass diese Kampagnen zum Teil über entsprechende Internetplattformen europaweit organisiert werden, macht das Problem nicht kleiner, sondern schwieriger zu lösen, weil es noch keine europäische Zivilgesellschaft gibt, die darauf angemessen antworten könnte. Und es ist nur ein kleiner Trost, dass so auch Strukturen für eine europäische Öffentlichkeit entwickelt werden.

Diese neustrukturierte Öffentlichkeit wird auch das Regieren im „Herbst der Entscheidungen“ schwieriger bis unmöglich machen. Im 2. Halbjahr stehen nämlich wichtige Entscheidungen zur Reform der Sozialversicherungen (Rente, Gesundheit, Pflege) an, die schmerzhafte Kompromisse erfordern werden. Die Debatten dazu lassen sich leicht „aufheizen“, so dass sachliche und zukunftsorientierte Lösungen schwer zu finden sein werden. Und Friedrich Merz, der sich gerne als „Macher“ inszeniert, ist – wie gesagt – noch nicht durch sensibles und geschicktes Auftreten in der Öffentlichkeit aufgefallen.

Hinzu kommt, dass der versprochene Aufschwung noch nicht in Sicht ist, obwohl die Koalition ein konservatives bis neoliberales Sanierungskonzept (Senkung der Unternehmenssteuern, Kürzung der Sozialleistungen) angekündigt und teilweise schon umgesetzt hat. Allerdings fressen die von Trump durchgesetzten Zölle und – fast unbeachtet – seine Beeinflussungen des Kurses des US-Dollar die den Unternehmen gewährten Steuervorteile wieder auf, so dass vorerst der Aufschwung und damit eine Entspannung im Bundeshaushalt und in den Sozialkassen ausbleibt. Die Alternative, die noch vorhandenen Handelsschranken in der EU, die bis zu 40% ausmachen sollen, abzubauen, hört sich gut an, wäre aber mit Konflikten mit Vertretern diverser deutscher Branchen verbunden.

Die Kosten des Ukrainekrieges und die bevorstehenden Verhandlungen über den nächsten EU-Haushalt sind weitere Risikofaktoren für Friedrich Merz und seine Koalition. Denn in Brüssel wird der Ruf nach gemeinschaftlich finanzierten Schulden für die Verteidigung und den klimagerechten Umbau der EU-Wirtschaft immer lauter und löst in und zwischen den Koalitionsparteien heftige Debatten aus. Und auch diese Debatte lässt sich mit dem Stichwort vom „Zahlmeister Europas“ leicht polarisieren und skandalisieren.

Der Israel/Palästina Konflikt und die katastrophale Lage in Gaza erfordert von Deutschland und Friedrich Merz schwere Entscheidungen und angesichts der deutschen Geschichte einerseits und der katastrophalen Lage andererseits schmerzhafte Korrekturen der bisherigen deutschen Israelpolitik, was vor allem bei CDU-Vertretern Widerspruch produziert, während manche in der SPD noch weitergehende Korrekturen fordern.

Kurz und gut : In Anlehnung an die alte Fußballerweisheit „Das nächste Spiel ist immer das Schwerste!“ könnte man sagen : „Die nächsten 100 Tage sind die schwersten!“,

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2 Es gibt sogar einige politische Kommentatoren, die so weit gehen zu behaupten, dass die deutschen Zurückweisungen an der polnischen Grenze, den Ministerpräsidenten Tusk und seinen Präsidentschaftskandidaten entscheidende Zehntelprozentpunkte gekostet und so zum Sieg des PiS-Kandidaten geführt haben.

3 Dobrindt hatte das Vorhaben einer sog. „Ausländermaut“ auf den Weg gebracht und immer wieder behauptet, dass es nicht gegen europäisches Recht verstoße, nur die ausländischen Autofahrer diese Maut zahlen zu lassen und den deutschen Autofahrern die Kosten durch Vergünstigungen bei der KfZ-Steuer zu erstatten; dies brachte der CSU ein sehr gutes Ergebnis bei der Bundestagswahl 2013 und den Bundesbürgern hohe Kosten für die Entschädigung der von Dobrindts Nachfolger aus der CSU - bereits beauftragten Unternehmen

4 Es wäre wichtig zu klären, ob und wie a) und b) miteinander zusammen hängen

5 Die Werte für die CDU/CSU sinken seit Anfang des Jahres und seitdem Friedrich Merz zugelassen hat, dass die AfD-Stimmen für ein Vorhaben seiner Partei ausschlaggebend werden konnten; waren CDU/CSU bis dahin bei Werten um die 30% haben sie bei der Bundestagswahl nur 28% erreicht und liegen jetzt bei 26%, die AfD hingegen bei 24,5%; bei einigen Umfrage-Instituten liegt die AfD sogar knapp vor CDU/CSU

6 „Kulturkampf“ ist ursprünglich ein Begriff aus der Gründungsphase des deutschen Kaiserreiches (1870’er Jahre) als Bismarck die SPD und die Katholiken als „Reichsfeinde“ bezeichnete, weil die einen die Demokratie forderten und die anderen – nach Annahme des im deutschen Katholizismus heftig umstrittenen Unfehlbarkeitsdogmas des 1. Vatikanischen Konzils – „ultramontan“ (d.h. von jenseits der Berge = Rom) gesteuert würden. Beide Vorwürfe führten zu einer Spaltung der Gesellschaft und zur Ausbildung eines sozialistischen bzw. „katholischen Milieus“ mit eigenen Sozialstrukturen (Schulen, Vereine, Parteien, Gewerkschaften, …)

7 Jürgen Habermas: Ein neuer Strukturwandel der Öffentlichkeit und die deliberative Politik. – Frankfurt/Main 2022

8 z.B. gegen die demokratisch gewählte Präsidentin der Scouts et Guides France: https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/08/06/scouts-et-guides-de-france-la-presidente-marine-rosset-annonce-sa-demission_6627119_3224.html (14.8.2025)
Publié par Alfons Scholten dans Alfons Scholten, CECI dit, Les contributeurs

Les premiers 100 jours de Merz

100 jours Merz = 100 jours « Tu n’as aucune chance, mais saisis-la ! »
Le 15 mars, soit près de deux mois avant l’élection du chancelier, j’avais écrit que Friedrich Merz se trouvait désormais face au « nœud gordien » de la politique allemande et européenne1. Les 100 premiers jours de son mandat ont montré que cette estimation était juste ; mais pire encore : ses premières tentatives pour dénouer le nœud n’ont pas abouti à une résolution, mais seulement à davantage de confusion. Il n’en reste pas moins que nous devons lui souhaiter, ainsi qu’à son équipe, beaucoup de succès, car sinon, le pire nous menace !

Pendant la campagne électorale, Friedrich Merz et son équipe avaient justement accordé une grande importance aux 100 premiers jours et promis haut et fort que les premières améliorations seraient déjà perceptibles avant la pause estivale, tant dans la politique migratoire que dans l’économie.

Or, la coalition, et en particulier Alexander Dobrindt, le nouveau ministre de l’Intérieur de la CSU, a mis en place des contrôles aux frontières nettement plus stricts en matière de politique migratoire, qui ont conduit à 9 254 refoulements entre mai et août, dont 493 personnes qui souhaitaient déposer une demande d’asile. cependant, ces refoulements sont juridiquement contestables et pèsent considérablement sur les relations germano-polonaises, ce qui, compte tenu des fortes tensions internes en Pologne2, n’est pas forcément à l’avantage de l’Allemagne et de l’Europe.

Alexander Dobrindt s’étant déjà distingué par ses erreurs d’appréciation flagrantes du droit européen dans le cadre de ses anciennes fonctions de ministre fédéral des Transports (2013−2017)3, ses affirmations selon lesquelles les mesures sont conformes au droit européen ne sont pas prises très au sérieux. Étant donné que l’augmentation significative des dépenses de personnel des autorités allemandes (garde-frontières, police, etc.) a déjà entraîné des coûts supplémentaires de plus de 80 millions d’euros depuis mai, on peut se demander ce qu’il serait possible de faire si autant d’argent était investi dans des mesures d’intégration (cours de langue et d’intégration, reconnaissance professionnelle, etc.) ?
Car trois points sont clairs :

  1. l’Allemagne a besoin de plus d’immigration, et non moins,
  2. les migrants que nous voulons n’arrivent pas ; ceux qui arrivent, nous ne les voulons pas4
  3. la prévision selon laquelle une politique frontalière plus stricte réduirait les taux d’approbation de l’AfD ne se confirme pas ; selon les chiffres actuels (début août), les taux de la CDU/CSU baissent et ceux de l’AfD augmentent5, ce qui accroît la pression interne sur Merz au sein du parti.

Un autre problème réside dans le fait que Friedrich Merz n’est pas et ne souhaite pas être un « artisan du pouvoir », mais qu’il n’a encore trouvé personne pour accomplir ce travail en coulisses de manière propre et ordonnée. Jens Spahn, qui, dans la démocratie parlementaire allemande, devrait organiser les majorités pour Friedrich Merz en tant que président du groupe CDU/CSU au Bundestag, n’y est pas parvenu à deux moments décisifs : lors de l’élection du chancelier, qui n’a abouti qu’au deuxième tour, et lors de l’élection des juges à la Cour constitutionnelle fédérale, qui a dû être annulée à la dernière minute, alors que Merz et Spahn avaient déjà publiquement approuvé les propositions du SPD. On ne sait pas si Jens Spahn, qui rêve lui-même de devenir chancelier, est réellement disposé et capable d’assumer la fonction de service de président de groupe parlementaire, ce qui affaiblit son autorité. De plus, il doit encore faire face à de nombreux « héritages » de son mandat de ministre de la Santé, lorsqu’il a commandé de manière discutable des quantités énormes de masques à un prix très élevé, ce qui pèse encore aujourd’hui sur le budget fédéral ; cela ne renforce pas non plus sa position au Bundestag.

Étant donné que le groupe parlementaire SPD actuel au Bundestag est plus « à gauche » et que le groupe CDU/CSU est plus « à droite » qu’à l’époque d’Angela Merkel, il est en principe plus difficile de trouver des compromis viables. Logiquement, l’AfD tente d’élargir le fossé entre la gauche du SPD et la droite de la CDU/CSU en présentant des motions « alléchantes », dans l’espoir que certains membres de la CDU/CSU, frustrés par les compromis douloureux avec le SPD, préfèrent voter avec l’AfD. Les thèmes souvent qualifiés de « Kulturkampf6 » (lutte culturelle) en Allemagne : questions de genre, réglementation de l’avortement, politique identitaire, … s’y prêtent particulièrement bien, car elles peuvent rapidement susciter des émotions et conduire à la formation de fronts. Et il n’y a qu’un faible espoir que les Verts, le FDP ou le BSW puissent occuper le « vide » qui s’est créé au « centre politique » et ainsi combler le fossé avec des alternatives démocratiques.

Compte tenu du « nouveau changement structurel de l’opinion politique publique7 » lié à l’émergence des réseaux sociaux et des campagnes menées via ces derniers avec des fausses informations diffusées par e‑mail, des attaques de harcèlement, des appels téléphoniques coordonnés aux députés, voire des menaces de mort à l’encontre de personnes indésirables, il devient de plus en plus difficile de défendre et de promouvoir en public des thèses factuelles et ouvertes au compromis. Le débat actuel autour de la proposition du SPD de nommer une juge à la Cour constitutionnelle fédérale en est une illustration, tout comme certaines campagnes à plus petite échelle8. Le fait que ces campagnes soient en partie organisées à l’échelle européenne via des plateformes Internet dédiées ne rend pas le problème moins important, mais plus difficile à résoudre, car il n’existe pas encore de société civile européenne capable d’y répondre de manière appropriée. Et le fait que cela permette également de développer des structures pour une opinion publique européenne n’est qu’une maigre consolation.

Cette opinion publique restructurée rendra également la gouvernance plus difficile, voire impossible, à l”« automne des décisions ». Au cours du second semestre, des décisions importantes concernant la réforme des assurances sociales (retraites, santé, soins) devront être prises, ce qui nécessitera des compromis douloureux. Les débats à ce sujet peuvent facilement « s’enflammer », de sorte qu’il sera difficile de trouver des solutions objectives et tournées vers l’avenir. Et Friedrich Merz, qui aime se présenter comme un « homme d’action », ne s’est pas encore distingué par son attitude sensible et habile en public.

À cela s’ajoute le fait que la reprise promise n’est toujours pas en vue, bien que la coalition ait annoncé et déjà partiellement mis en œuvre un plan d’assainissement conservateur à néolibéral (baisse des impôts sur les sociétés, réduction des prestations sociales). Cependant, les droits de douane imposés par Trump et – presque inaperçus – son influence sur le cours du dollar américain annulent les avantages fiscaux accordés aux entreprises, de sorte que, pour l’instant, la reprise et, par conséquent, une détente du budget fédéral et des caisses sociales se font attendre. L’alternative, qui consiste à supprimer les barrières commerciales encore existantes dans l’UE, qui représenteraient jusqu’à 40 %, semble intéressante, mais elle entraînerait des conflits avec les représentants de divers secteurs allemands.
Le coût de la guerre en Ukraine et les négociations à venir sur le prochain budget de l’UE constituent d’autres facteurs de risque pour Friedrich Merz et sa coalition. En effet, à Bruxelles, les appels en faveur d’un financement commun de la dette pour la défense et la transition climatique de l’économie européenne se font de plus en plus pressants et suscitent de vifs débats au sein et entre les partis de la coalition. Et ce débat peut lui aussi être facilement polarisé et scandalisé avec le slogan « trésorier de l’Europe ».

Le conflit israélo-palestinien et la situation catastrophique à Gaza exigent de l’Allemagne et de Friedrich Merz des décisions difficiles et, compte tenu de l’histoire allemande d’une part et de la situation catastrophique d’autre part, des corrections douloureuses de la politique allemande actuelle envers Israël, ce qui suscite surtout la contradiction chez les représentants de la CDU, tandis que certains membres du SPD réclament des corrections encore plus importantes.

En bref : en référence au vieil adage footballistique « Le prochain match est toujours le plus difficile ! », on pourrait dire : « Les 100 prochains jours sont les plus difficiles ! ».

1 Voir à cette page

2 Certains commentateurs politiques vont même jusqu'à affirmer que les refoulements allemands à la frontière polonaise ont coûté des dixièmes de points décisifs au Premier ministre Tusk et à son candidat à la présidence, conduisant ainsi à la victoire du candidat du PiS.

3 Dobrindt avait lancé le projet d'un « péage pour les étrangers » et affirmé à plusieurs reprises que le fait de faire payer ce péage uniquement aux automobilistes étrangers et de rembourser les coûts aux automobilistes allemands par le biais d'avantages fiscaux sur les véhicules ne violait pas le droit européen. cela a permis à la CSU d'obtenir un très bon résultat aux élections fédérales de 2013 et a entraîné des coûts élevés pour les citoyens allemands afin d'indemniser les entreprises déjà mandatées par le successeur de Dobrindt.

4 Il serait important de clarifier si et comment a) et b) sont liés

5 Les scores de la CDU/CSU sont en baisse depuis le début de l'année et depuis que Friedrich Merz a admis que les voix de l'AfD pourraient être décisives pour un projet de son parti ; alors que la CDU/CSU affichait jusqu'alors des scores avoisinant les 30 %, elle n'a obtenu que 28 % des voix aux élections fédérales et se situe désormais à 26 %, tandis que l'AfD atteint 24,5 % ; certains instituts de sondage placent même l'AfD légèrement devant la CDU/CSU.

6 Le terme « Kulturkampf » (lutte culturelle) remonte à la période fondatrice de l'Empire allemand (années 1870), lorsque Bismarck qualifia le SPD et les catholiques d'« ennemis de l'Empire », les uns parce qu'ils réclamaient la démocratie, les autres parce qu'ils étaient, après l'adoption du dogme de l'infaillibilité du Concile Vatican I, très controversé dans le catholicisme allemand, contrôlés par les « ultramontains » (c'est-à-dire ceux qui vivaient au-delà des montagnes = Rome). Ces deux reproches ont conduit à une division de la société et à la formation d'un « milieu socialiste » et d'un « milieu catholique » dotés de leurs propres structures sociales (écoles, associations, partis, syndicats, etc.).

7 Jürgen Habermas: Ein neuer Strukturwandel der Öffentlichkeit. – Frankfurt/Main 2022 (= Un nouveau changement structurel de l’espace politique publique)

8 Par exemple contre la présidente démocratiquement élue des Scouts et Guides de France : https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/08/06/scouts-et-guides-de-france-la-presidente-marine-rosset-annonce-sa-demission_6627119_3224.html (14 août 2025)

Publié par Alfons Scholten dans Alfons Scholten, CECI dit, Les contributeurs

Entre ombres et lumières…

Comme l‘on pouvait s’y attendre, mais pas à ce niveau de délire, les premiers jours de la nouvelle ère Trump aux États-Unis ont donné lieu à un déferlement sans précédent à ce niveau de transes et d’outrances. De quoi faire réfléchir sinon fléchir les États ayant placé leur confiance, et souvent leur défense, dans les mains de Washington. Les pauvres se retrouvent ainsi pieds et poings liés devant le déferlement de menaces et d’exigences du Président réélu de la première puissance économique au monde. De quoi amener à réfléchir sur l’échec jadis (1954) de la Communauté Européenne de Défense, dont le général de Gaulle dira ultérieurement : « les cadavres étaient encore tièdes », signifiant par là que, comme pour ce qu’on appelait encore le « marché commun », il n’était pas au départ pour mais que, face aux velléités impérialistes d’outre-Atlantique, alors pourtant infiniment moins délirantes qu’aujourd’hui, il se résignait bien volontiers à une Europe dans laquelle « Notre Dame la France » trouverait abri et répit.

Subitement en effet, les tonitruments du locataire de la Maison Blanche nous ont replongés dans l’esprit étroitement mercantile et subrepticement impérialiste de Yalta, où se joua, entre deux hommes et deux superpuissances, un partage du monde d’où la France avait été soigneusement tenue à l’écart. Nous sommes aujourd’hui dans le même rapport de force et de faiblesse ; soit l’Europe parle d’une seule et même voix, en faisant valoir ses efforts pour coordonner ses industries d’armement et rapprocher ses armées, se doter d’un bataillon spécifique encore plus étoffé et de casques bleus aux 12 étoiles, soit D Trump disposera des uns et des autres au gré de ses sautes d’humeur et de fureur. Et qu’on ne compte pas sur lui pour assurer évidemment le respect des accords passés et de la parole donnée, qui sont la base même de la diplomatie. Washington semble hélas durablement éloigné, par principe autant que par opportunisme, du respect des autres, qui n’est jamais que la forme la plus mûre du respect de sa propre démocratie interne. Avec pour ligne directrice et pour morale de ne pas considérer que tout ce que les prédécesseurs ont bâti est médiocre et à détruire, mais au contraire apporter sa brique au mur ainsi érigé, et le renforcer, l’orienter différemment, le prolonger. Tout l’art de la nuance face aux décibels de l’outrance…

On sait très bien que les États-Unis n’ont pas spontanément ce réflexe et ce respect : se souvient-on de la stratégie sanglante dont ils ont fait montre face au Chili de Salvador Allende ou, plus hypocritement mais tout aussi significativement, face au régime en place à Grenade en 1983, une opération en dehors de tout danger et de toute légalité et qui fut condamnée par un vote unanime des Nations Unies. Plus près de nous dans la géographie mais un peu plus loin dans l’histoire, rappelons-nous la succession de gouvernements fantoches et d’élections truquées dans la Grèce des années 1950 et 1960, jusqu’au coup d’état des colonels, puis des généraux, habilement manœuvrés dans la coulisse ! Décidément, les yankees sont incurablement les mêmes : pour la démocratie tant qu’elle leur est favorable. Et dans le cas contraire prêts à la fouler aux pieds sans vergogne et en recourant à tous les moyens pour reprendre le contrôle de la situation. Eux ne parlent pas en termes de légitimité mais de marchés ! Dès lors, tout ce qui n’est pas déjà conquis est un vaste Far West à conquérir et les gens du cru des Indiens à exploiter ou à chasser !

Sur cette toile de fond incurablement collée à leur peau, et dont ils s’accommodent parfaitement, les nouveaux et autoproclamés maîtres du monde, au nom de leur pouvoir retrouvé outre-Atlantique, ont beau jeu de surenchérir et de pousser le bouchon à des distances impensables sous nos latitudes. Ainsi remettent-ils en question sans aucun scrupule le respect des frontières internationalement reconnues. Comment osent-ils encore se dresser, mais si timidement, face à M. Poutine et à la situation en Ukraine alors qu’ils revendiquent la fusion du Canada avec leur propre système, et l’annexion pure et simple du Groenland ? Ce territoire a beau n’être peuplé que de 57 000 habitants, il n’a pas moins dit et répété jusque dans les urnes, sa ferme résolution de rester autonome dans la mouvance du Danemark, et associé mais distinct de l‘Union européenne. Ainsi en a décidé un référendum démocratiquement tenu en 1982, confirmé par une consultation populaire identique voici quelques mois. Seuls les Américains semblent ne voir dans cette vaste étendue qu’un comptoir ou plutôt qu’une carrière riche de métaux rares.

Combien de temps faudra-t-il accepter cette stratégie du marchand de soupe plutôt que la démocratie participative, et des échanges librement négociés plutôt qu’un maquignonnage brutalement imposé ? Tout est dans l’art de la nuance, un terme que ne semble pas connaitre l’équipe présidentielle américaine ! Alors oui, une fois encore, l’Europe justifie ainsi sa présence et son importance, comme contrepoids ou garde-fou, tant commercialement que politiquement. Preuve si besoin en était encore qu’un peu d’internationalisme et d’interdépendance négociée éloigne de l’indépendance mais que beaucoup y ramène : pour la consolider, l’enjoliver, la pérenniser. Loin d’être facteur de dissolution, l’Europe est ainsi source d’évolution et de révolution, et garantie de solution équitable et surtout, librement consentie ! Cela de tout temps n’a pas de prix ! Le passé est là pour nous le rappeler : ne lui tournons pas le dos, ceux qui ont cru bon de le faire l’ont payé très cher !

Publié par Philippe Tabary dans CECI dit, Les contributeurs, Philippe Tabary

Galileo, le GPS européen, envers et malgré tout

L’Union européenne doit répondre vite et efficacement aux périls qui montent (guerre en Ukraine, crises énergétique et climatique, affaiblissement du multilatéralisme, guerre commerciale). Dans ce contexte géopolitique durable, il est utile de revoir l’histoire de Galileo, l’ambitieux système européen de radionavigation lancé au début des années 2000, pour tirer les leçons des erreurs passées et identifier les clés de la réussite pour les projets industriels majeurs dont l’Union a besoin aujourd’hui.

Galileo est un système de positionnement par satellites, actuellement le plus précis du monde, qui a été mis en place par l’Union européenne (UE). Il est nommé Galileo en hommage au savant italien qui a identifié la notion de satellite et il sert dans de nombreux domaines : téléphonie mobile, sécurité civile, transports maritimes, aériens et terrestres, opérations de secours et de sauvetage, travaux publics, prospection pétrolière, agriculture, ou tout simplement dans la vie de tous les jours. Galileo dessert plus de trois milliards d’usagers sur la planète. Contrairement aux systèmes américain GPS et russe Glonass, il a principalement été conçu pour un usage civil.

Un peu comme Airbus dans le domaine de l’aviation ou Ariane dans le secteur aérospatial, Galileo est un outil stratégique pour l’autonomie de l’Union. Il permet de se libérer d’une dépendance critique vis-à-vis des systèmes concurrents (GPS américain, GLONASS russe ou Beidou chinois) qui souffrent de nombreuses restrictions, pour des raisons techniques et/ou politiques.

L’idée d’un réseau transeuropéen de ce type nait en 1998 et prend la forme d’un partenariat public/privé à vocation commerciale qui est lancé en mai 2003. Il résulte d’un accord entre l’Union européenne et l’Agence spatiale européenne chargée du segment spatial. De fortes oppositions se manifestent, notamment celle des États-Unis qui ne souhaitent pas que des pays ou des organisations ennemis y aient accès et qui défendent leur monopole en matière de télécommunication satellitaire. Un accord d’interopérabilité technique permet de lever l’opposition, la même chose étant faite avec les systèmes russe Glonass et chinois Beidou. De nombreux autres pays participeront, à différents niveaux de coopération, notamment la Chine, l’Inde, Israel, le Maroc, l’Ukraine, la Norvège en 2009 et la Suisse en 2013.

Dans un premier temps, en 2005 une concession est attribuée à deux consortiums qui assure les 23 du financement du programme, le reste l’étant sur fonds publics de l’Union européenne et l’Agence spatiale européenne (ESA). De très nombreux obstacles se présentent du fait de la rivalité entre États, notamment entre l’Italie et l’Allemagne, de la difficulté à choisir un consortium, puis à définir le leadership entre les deux consortiums concurrents. Le calendrier initial est reporté de cinq ans, jusqu’à l’abandon du partenariat public privé en 2007 et la dissolution de l’entreprise commune Galileo fin 2006. La Commission européenne plaide alors pour un financement public complet des trente satellites du futur système de navigation, qui sera exploité par le privé, une fois opérationnel.

Les États membres et le Parlement européen finissent par s’accorder sur ce financement entièrement public, l’attribution par ESA des appels d’offres en six lots pour la phase opérationnelle du programme permettant de calmer les différends entre les pays participants. Fin 2010, un besoin de financement supplémentaire apparait et on risque un report à 2017, voire 2018. Berlin veut ensuite réduire le coût de 500 à 700 millions d’euros en utilisant des lanceurs russes Soyouz depuis la base de Kourou, ce qui sera fait entre fin 2011 et 2016. À compter de fin 2016, avec Ariane 5, le démarrage opérationnel de la constellation accélère et entre fin 2017 et mi 2018, une couverture viable existe en tout point du globe.
Le succès de Galileo est à saluer, tant les obstacles ont été nombreux, l’exploitation commerciale étant à l’origine prévue pour 2008. D’après la Cour des comptes européenne dans un rapport spécial 7/2009, le grand retard accumulé est lié à plusieurs problèmes : d’abord un échec des structures de gouvernance entre les différents intervenants mais aussi un manque de clarté dans les priorités entre équilibre financier et bénéfices macroéconomiques. Il faut aussi un financement adéquat dans un domaine stratégique comme l’espace où les rendements sont à long terme et où les mécanismes de marché fonctionnent mal. Le financement intégral par le budget européen décidé fin 2007 permet de lever l’obstacle. Elle permet aussi de contourner les rivalités interétatiques (le « juste retour ») qui complexifie l’organisation de la politique industrielle européenne.

Au final, Galileo est la première infrastructure commune produite et financée par l’UE, qui en est également propriétaire. La Commission européenne gère et supervise le projet par l’intermédiaire d’une agence (EUSPA), autorité européenne de surveillance. Le contractant principal est l’Agence spatiale européenne de nature intergouvernementale. Mi 2024, avec le positionnement de 30 satellites, dont 6 de rechange, le système est pleinement opérationnel. Toutefois, dix années ont été gaspillées, certains faisant valoir que l’avantage comparatif européen et l’avance du système par rapport aux systèmes concurrents (six à huit ans) ont été perdus. Et l’Union est en train de perdre son avance (en 2024, elle a dû faire appel aux lanceurs américains Space X).

L’UE a‑t-elle aujourd’hui dix années à perdre alors qu’elle décroche vis-à-vis des autres grands ensembles économiques ? Fin 2024, trois rapports1 s’accordaient sur ce décrochage et sur l’urgence pour l’Union de remédier aux failles dans sa sécurité économique et son autonomie stratégique. Dans l’un de ces rapports, Mario Draghi annonce que, sauf rattrapage urgent et déterminé, l’UE est condamnée à une « lente agonie » : il lui faut une politique industrielle intégrée en faveur de l’innovation et de la compétitivité, ce qui requiert un besoin d’investissement de quelque 800 milliards d’euros par an, c’est-à-dire 4 à 5% du PIB européen. Pour le seul domaine spatial, compétence partagée avec les États membres depuis le traité de Lisbonne, près de 15 milliards d’euros sont consacrés par l’UE sur la période 2021–2027, dont environ 9 milliards pour Galileo. Mais les financements sont insuffisants (le budget de l’UE pèse 1% du PIB) et fragmentés : l’essentiel étant issu des budgets nationaux, le risque est de multiplier les doublons et de perdre les économies d’échelle.

Les solutions existent, nouvel emprunt commun sur le modèle du plan de relance post Covid de 2020 ou mobilisation de l’ample épargne européenne qui est actuellement mal allouée et peu sollicitée. L’histoire du GPS européen donne une idée des combats du présent et de l’avenir. Avec la nouvelle donne géopolitique, la défense de nos intérêts stratégiques n’autorise pas la tergiversation, ni la rivalité entre égoïsmes nationaux. Elle requiert au contraire coopération et détermination, en assumant les coûts immédiats de notre autonomie, en évitant de répéter les erreurs du passé. C’est ainsi que l’Europe gagne.

1 Mario Draghi sur la compétitivité de l’UE (The Future of European Competitiveness), Enrico Letta sur le marché intérieur (Much More Than a Market) et Sauli Niinistö sur la sécurité et la dense européennes (Safer together: A path towards a fully prepared Union).

Publié par Catherine Vieilledent dans Catherine Vieilledent, CECI dit, Les contributeurs

75 ans d’Europe mais peu de sentiment d’appartenance

Il y à 75 ans Robert Schuman proclamait, dans le salon de l’Horloge du Ministère des Affaires étrangères sa mémorable déclaration qui allait changer le visage, l’image et les rivages de l’Europe. Seulement cinq ans après la fin de la guerre avec l’Allemagne nazie naissait, à l’ouest du continent une entité politique inédite et originale dans l’histoire du monde alors que l’Est s’enfermait dans le soviétisme. La volonté des dirigeants politiques de l’époque était, en premier lieu, de créer un espace de paix et de stabilité. La communauté des Européens ne pouvait exister que par la réconciliation entre la France et l’Allemagne. Les fondateurs en étaient convaincus. Le premier chancelier allemand Konrad Adenauer s’est immédiatement engagé. Ces hommes avaient une vision du monde à venir. Le paradigme de l’unité européenne espéré depuis des décennies voyait le jour ce 9 mai 1950 et perdure aujourd’hui. La première visite officielle à l’étranger du chancelier Friedrich Mertz à Paris en est, s’il en faut, une preuve de cette volonté franco-allemande de faire avancer le projet européen.

Dès le début la construction européenne est fondée sur des valeurs fortes qui portent cette unité nouvelle. Nous les rappelons à chaque fois que cela est possible : la paix fondatrice, la liberté, la démocratie et la justice auxquelles s’ajoutent le respect de la dignité humaine et des droits de l’homme, l’égalité, l’État de droit qui garantissent une société basée sur le pluralisme, la tolérance, la solidarité et la non-discrimination. Préceptes fondamentaux partagés par les 450 millions d’européens et ingrédients centraux d’une culture commune encore trop peu connue et acceptée.

C’est sur ce socle de valeurs que repose notre citoyenneté européenne. Une citoyenneté commune qui complète notre nationalité sans jamais la remplacer. Mais c’est une citoyenneté qui offre un corpus de droits. On les connaît : la libre circulation, possibilités d’études, de travail et d’installation dans les autres pays membres, éligibilité et droit de vote pour les élections locales et européennes, représentation consulaire. On peut y ajouter l’initiative citoyenne européenne (ICE).

Cette citoyenneté on la reconnaît par les symboles que sont le drapeau, l’hymne, la monnaie, le passeport ainsi que la Journée de l’Europe du 9 mai et la devise forte : unie dans la diversité. Elle signifie que chaque peuple a et garde sa culture et chacun participe, selon les valeurs adoptées, à la construction de l’entité politique commune.

Mais est-ce pour autant qu’existe un vrai sentiment d’appartenance à l’UE ? Rien n’est moins sûr. Il semble, en tout cas, moins fort qu’il n’a été. Citoyens européens nous sommes certes. Mais nous pouvons nous interroger : existe-t-il une forte conscience collective pour nous unir ? Les valeurs sont-elles partout communes ? la montée des extrêmes droites dans plusieurs pays nous questionnent.

Faire du 9 mai un jour férié et chômé pour tous les Européens

Ces valeurs, nous en avons les symboles sous les yeux tous les jours mais c’est manifestement insuffisant. D’ailleurs sont-elles intégrées dans les consciences ? Sommes-nous éduqués à l’importance de l’Union européenne à un moment où le monde est en train de basculer et au moment où les particularités sont en insurrection ? Sur la couverture du passeport il est écrit en Union européenne. Mais peut-être faut-il voyager dans un pays tiers à l’UE pour se rendre compte de notre appartenance et des avantages de l’Union. Schuman avait dit : «  la Communauté européenne n’a pas vocation à devenir un État ». Et personne ne le souhaite ou l’évoque aujourd’hui. Tout au plus parlons-nous de fédéralisme ou de confédéralisme. Les mots font peur alors que dans l’entre-deux-guerres c’était un débat récurrent qui s’est quelque peu poursuivi ensuite. Pourtant l’Europe avance chaque jour, crises après crises qui sont constitutives d’une Europe puissance. Chaque État a transféré des compétences vers la dimension supranationale, gérées souverainement par chaque et l’ensemble des pays membres.
Face à la Russie de Poutine, les USA de Trump ou la Chine de Xi, la situation géopolitique internationale que nous connaissons ouvrent le regard que portent les Européens sur leur Union. Mais, il faut bien le reconnaître, nous ne regardons pas tous les situations avec le même regard. Il n’y a pas toujours d’européanité. Il manque quelque chose de fort à tous les Européens pour vivre pleinement en tant que tel et avec fierté. La Journée de l’Europe est le temps idéal mais pour ce faire, pour connaître une efficacité le 9 mai devrait, doit devenir un jour férié pour tous les Européens. Le Parlement européen en a convenu mais pas les États. Le 9 mai n’est donc pas un jour férié officiel en France ou dans la majorité des pays européens, mais seulement un symbole de l’unité et de la paix européennes. Elle reste une simple journée de célébration, d’événements, de manifestations, et de sensibilisation à l’Union européenne. Ce n’est pas assez pour développer un sentiment d’appartenance et la reconnaissance de l’existence d’une culture commune. Il faut aller beaucoup plus loin et plus fort. Il y a encore du chemin à parcourir.

Publié par Emmanuel Morucci dans CECI dit, Emmanuel Morucci, Les contributeurs

L’Europe nous mérite car les points nous unissent

Vous avez quatre heures. Ce ne sera peut-être pas trop pour chercher, organiser et articuler paramètres historiques, culturels et économiques sur fond de stratégies sociologiques et géo-politiques, et répondre ainsi à l’analyse demandée. Le défi est à la hauteur de la pensée dont l’auteur n’a à ce stade pas été divulgué. Peu importe, les éléments ne manquent pas pour se lancer et construire un raisonnement profond et argumenté.
On imagine alors, à quelques semaines d’une fin d’année de travail scolaire ou universitaire, lycéens impliqués ou étudiants documentés s’atteler à fournir un résultat qui ne manquera ni de corps ni d’esprit tant le propos initial se montre à la fois simple et ambitieux. Ce ne sont pourtant pas toujours les tâches les plus faciles à réaliser.

L’Europe nous mérite-t-elle ?

Guidés par des valeurs portées par des initiateurs audacieux, les citoyens que nous sommes ont su montrer le meilleur d’eux-mêmes et ainsi, ensemble, démontrer que nous étions capables de grandes choses qui se traduisent dans le quotidien, des coopérations industrielles ou spatiales aux protections numériques, des parcours d’études corrélés à Erasmus aux couvertures médicales lors d’un séjour dans un pays voisin pour ne citer que ces exemples.
Certes, aujourd’hui ces avancées nous semblent définitivement évidentes comme si elles avaient toujours existé et d’ailleurs, cela tombe sous le sens, comment pourrait-on faire autrement ?

Faciliter le quotidien par une circulation et des déplacements que l’on n’imaginerait plus contraints par une nécessaire anticipation administrative, ou encore par des échanges commerciaux sur fond de monnaie unique, nous rend proches les uns des autres au point que les compagnies aériennes ont compris leur intérêt à mettre en place des liaisons entre pays voisins bien plus séduisantes que d’inciter à rester dans le périmètre national. Il est souvent devenu plus simple, et moins onéreux, pour un Auvergnat ou un Breton de taquiner les frontières intérieures européennes le temps d’un espace de vacances plutôt que d’envisager un accès ferroviaire pour quelques jours de vie parisienne.

Garantir la paix entre pays autrefois belligérants nous protège des fléaux guerriers et dévastateurs dignes d’une période où l’on ne savait parler qu’avec les armes. Notre réconciliation durable comme l’a voulue Robert Schuman nous met à l’abri de tensions guerrières entre nous, ce qui n’est pas rien. Certes, pour nous citoyens européens qui pour la plupart n’avons connu la guerre qu’au travers des récits transmis par nos aînés, cela nous paraît d’une évidence assumée. Pourtant, les peurs ressenties et partagées dues aux agressions cruelles et dévastratrices menées en Ukraine, pays frontalier de l’Union européenne, par le dictateur russe nous font craindre une escalade dans laquelle nous pourrions être entraînés. Cette perspective se trouve activée en cela par les turbulences inopinées du chef d’État américain à l’allure d’électron libre, loin des valeurs de paix et de l’esprit défenseur de ses courageux aînés qui n’ont galvaudé ni leur engagement ni leur sens des responsabilités.
Nous vivons un temps de désordre et de déstabilisation forte au point que l’on rendrait coupable notre Union de ne pas disposer de moyens de défense que nos propres gouvernements n’ont pas voulu lui donner. Un peu de cohérence, s’il vous plaît.
Cela dit, nous pouvons être fiers des étapes déjà franchies même si le chemin est loin d’être accompli. Nous avons prouvé être capables du meilleur quand nous savions nous mobiliser. Jean Monnet ne disait pas autre chose quand il pressentait que « l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises. » C’est pourquoi, même si un « peut mieux faire » ou encore « peut faire plus et mieux » serait une observation plus pertinente, nous pouvons être fiers du travail déjà réalisé et en cela l’Europe nous mérite par la confiance que nous avons su lui porter.

Des points partagés aux points reliés

Le projet européen repose avant tout sur la prise de conscience d’un rapprochement nécessaire entre nous, voisins du Vieux Continent. S’il est opéré dans maints domaines, il n’est pas toujours conscientisé ou même compris. Et pourtant, qui sommes-nous d’autres aujourd’hui que des membres d’une même et nombreuse famille ?
À l’instar de nombre d’Alsaciens, Italiens ou Suisses qui ont répondu à l’appel du roi espagnol Charles III à venir s’installer dans les terres andalouses à la fin du XVIIIe siècle, nous nous sommes rassemblés, retrouvés, unis dans une destinée souvent de survie ou de quête d’une vie meilleure. En quittant ainsi à quelques années de ce qui allait devenir la Révolution française leurs plaines, collines ou montagnes pour changer d’environnement et venir braver les chaleurs sèches de la pointe ibérique en y développant de multiples cultures dans les champs qui n’attendaient qu’à produire, ces migrants d’un autre temps ont non seulement répondu aux besoins d’un territoire qui cherchait bras et courage pour nourrir ses sujets, mais créé une communauté qui aujourd’hui et depuis bien longtemps fait socle. Deux siècles et demi plus tard, les hommes et les femmes qui y vivent, s’ils sont bien entendu Espagnols, ne renient pas leurs origines, bien au contraire. Fiers de cette histoire, ils ont gardé d’elles des consonnances ancrées jusque dans leurs noms de famille, mais aussi des signes génétiques faisant parfois côtoyer dans une même fratrie le bleu clair et le marron foncé des regards.

Tels des points d’une œuvre artistique collective ou encore des entrelacs composant des motifs d’un travail couturier, à l’image des lieux et endroits d’une carte européenne qui ne saurait mentir en révélant les maintes voies construites ne menant pas seulement à Rome, ces points ancrés dans les paysages variés de notre espace partagé permettant de nous relier les uns aux autres sont aussi les valeurs que nous défendons et portons haut et fort : ils forment nos points communs, autant de convergences et de signes d’appartenance à ce destin lui aussi commun.
Encore une fois, la partition écrite par Jean Monnet révélait une limpide clairvoyance quand il déclarait « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes. »
Autant de territoires connectés, autant de femmes et d’hommes reliés, partageant une histoire commune pour un temps, celui d’une période ou d’une vie, voire même d’une descendance.
Quel sens alors donner aux velléités de renforcement ici ou là de nationalismes exacerbés, si ce n’est la traduction d’un triste repli sur soi, à l’allure d’enfermement dans un passé réinventé ou dans la réécriture d’une Histoire qui n’a d’écho que dans un mythe ? Si l’uniformité a du sens, c’est dans les valeurs défendues et portées aux quatre coins de l’UE, et certainement pas dans la narration d’un prétendu passé uniforme entre nous ni d’un présent dépourvu de particularités. Bien au contraire, notre Histoire s’est construite par tissages et articulations entre « des » Histoires locales, régionales et nationales nourries de diversités qui font traces, et que l’on retrouve aujourd’hui partout, des paysages aux modes de vie, des rivages aux monuments des villes, des langues aux traditions culinaires.
Plus souvent suscités que volontaires, les mouvements de population au cours des siècles ont, sur fond de nécessité et souvent de survie, de fait provoqué des rencontres et par là-même fait se téléscoper traditions et coutumes, faisant naître de nouvelles identités inopinées sur des territoires dédiés : la diversité de nos identités et de nos citoyennetés y trouve source.Nous nous sommes construits en famille, en peuple européen, comme en témoignent la couleur de nos cheveux et de nos yeux, nos prédécesseurs s’installant plus ici et d’autres plus là.
Alors oui, les points nous unissent : nos points communs comme autant de valeurs convergentes, nos résultats et nos scores de réussite dès lors que nous faisons corps, nos particularités revendiquées et reliées par ces réseaux de toutes natures.

Gabin l’Européen

La devise de l’UE est le pur reflet de cette réalité qui n’oppose en rien les identités mais au contraire les fait vivre telle une famille accueillante et célébrant les siens.
« Unie dans la diversité », l’Europe sait ce qu’elle vaut et ce qu’elle veut. À quelques jours du 9 mai, jour anniversaire de la Déclaration de Robert Schuman il y a 75 ans, la devise résonne plus que jamais pour traduire le sens du projet européen.
75 bougies pour célébrer l’audacieuse volonté d’une réconciliation durable s’il en est, à la hauteur des enjeux.

La construction européenne se poursuit et c’est l’affaire de tous, là aussi regroupés dans nos diversités, quelles que soient nos histoires, nos modes de vie, nos âges, etc.
S’il n’est jamais trop tard pour faire l’Europe, il n’est jamais trop tôt non plus.
L’heure est venue de divulguer l’auteur de cette réflexion initiale « L’Europe nous mérite car les points nous unissent » : nous la devons à un jeune de 10 ans, élève de CM2.
Bravo Gabin !

Publié par Marie-Laure Croguennec dans CECI dit, Les contributeurs, Marie-Laure Croguennec