La douleur du Brexit : Interview de Liz Davis

Marie-Laure Croguennec
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Le Brexit n’est pas encore acté qu’il provoque déjà bien des turbulences et pas seulement au niveau des États ou des marchés. Il est bien là, présent par ses incertitudes, et impacte déjà considérablement les esprits et la vie des citoyens. C’est le cas des ressortissants britanniques vivant en France pour qui au-delà des aspects administratifs et financiers, se pose tout un questionnement identitaire.
Rencontre avec Liz Davis, passée de ce côté-ci de la Manche depuis 42 ans. Âgée de 68 ans, elle est aujourd’hui retraitée et installée à Douarnenez (Finistère).

Le 23 juin 2016, les Britanniques ont validé par référendum le Brexit ; vous souvenez-vous de votre réaction à cette annonce ?

Comment oublier ? J’ai d’abord senti une onde de choc : « Comment est-ce possible ? » avec l’impression de se faire couper l’herbe sous le pied, puis une série de sensations allant de la honte, la campagne ayant orchestré la manipulation des électeurs par des slogans mensongers, à une forte colère d’autant que je n’ai pas eu le droit de participer au référendum. On me volait mon avenir. Ce choc émotionnel, partagé par de nombreux Britanniques dans ma situation, traduit une véritable crise identitaire qui ne s’estompe pas.

En tant que citoyenne britannique, et citoyenne de l’Union européenne, quels changements cela risque-t-il d’engendrer ?

Je ne sais pas… et personne ne veut se prononcer. Tant que la décision d’un Brexit dur ou négocié n’est pas prise, notre situation de résident en France reste en suspens, comme celle des Européens qui vivent au Royaume-Uni. Je crains le pire : d’inévitables tracasseries administratives et, sans doute, des incidences lourdes en temps et en argent. Cela dit, je découvre que dans les coulisses les procédures sont plus avancées qu’on ne pense. On m’a envoyé une photo d’un grand panneau de la Ville de Paris, destiné aux ressortissants du Royaume-Uni, avec des informations bilingues. Ça fait du bien d’imaginer que les Français font des efforts pour nous garder !

Et dans votre vie quotidienne ?

Encore une fois je ne sais pas. En vue de ma demande de naturalisation, j’ai fait refaire mon passeport. Or le nouveau fait toujours mention de « European Union ». Faudra-t-il le refaire après le Brexit ? Et ce passeport britannique ne fait aucune mention de mon nom de jeune fille, alors que c’est très utilisé par toutes les administrations françaises… C’est très déstabilisant. On se sent face à un vide. L’identité vacille. Par ailleurs, j’ai décidé de vendre mon studio à Paris et de préparer ma succession. Je ne sais pas quelles seront les règles d’imposition pour un ressortissant d’un pays hors UE. Arrivée à la retraite, je pensais avoir bien préparé ma vie de senior que ce soit en couverture sociale, impôts, lieu de vie, et j’ai l’impression d’avoir à peine atteint la ligne d’arrivée que le Brexit m’oblige à recommencer tout le parcours. Comme si tout ce que j’ai construit depuis 42 ans en France risquait d’être remis en question. Oui, je suis en colère.

Aujourd’hui, après 42 années de vie en France, comment vous définissez-vous en termes d’identité et de citoyenneté ? Vous sentez-vous avant tout britannique, européenne… ?

Quand on a vécu tant d’années à l’étranger, l’identité d’origine est progressivement diluée, colorée par celle du pays d’adoption. Je ne me sens ni britannique ni française, et j’ai un accent dans les deux langues. Mon cas est un peu décalé puisque je viens d’une famille d’origine cornouaillaise sur la côte britannique, et par ce fait l’Angleterre n’a jamais été tout à fait « chez nous ». Enfant, je me souviens que le fait de traverser le pont entre la Cornouailles et Plymouth en Angleterre était un peu comme aller à l’étranger. C’est bien pour cette raison que j’ai choisi de vivre dans le Finistère qui ressemble tant à la Cornouailles de mon enfance. Au fur et à mesure, la notion de nationalité est devenue assez abstraite. Je pense me sentir celte par mes origines cornouaillaises, et ensuite, par ma façon de vivre et les langues que je pratique, européenne.

Aujourd’hui, c’est où « chez vous » ?

En septembre 2018 je suis partie en Angleterre avec un passeport d’urgence pour une courte durée. Le contrôle douanier à l’entrée à Plymouth fut compliqué car on voulait garder mon passeport, et expliquant que j’en avais besoin pour mon retour en France cinq jours plus tard je me suis entendue dire : « Mais il me faut le passeport pour pouvoir rentrer chez moi ! ». Apparemment, chez moi c’était bien la France.

Plusieurs membres de votre famille sont au RU ; comment est vécue la question du Brexit entre vous ? Est-ce un sujet dont vous parlez ?

Mon frère me dit que les Anglais sont complètement divisés par le Brexit et qu’il n’est pas prudent d’aborder le sujet : les émotions sont fortes et de nombreuses relations familiales et professionnelles ont été brisées par ce fait. Dans ma famille proche nous sommes tous anti-Brexit et désolés d’imaginer le potentiel de son impact, surtout au niveau de l’ouverture culturelle du pays sur l’avenir.

Envisagez-vous de demander la citoyenneté française ?

L’idée de perdre mon identité européenne m’est insupportable. Pour le moment je ne vois pas d’autre issue. J’ai la chance d’avoir plusieurs facteurs en ma faveur : je suis résidente en France depuis 42 ans, dont 38 ans à occuper un poste important dans une grande école d’État. J’ai obtenu deux diplômes supérieurs (Master 2) dans des universités françaises. Je suis financièrement autonome et j’ai une carte de séjour permanente. Oui, j’ai déjà téléchargé les documents nécessaires et j’ai étudié le processus à suivre.

En tant que citoyenne de l’Union européenne, vous disposez du droit de vote pour les élections municipales. Avez-vous déjà participé à ces élections ?

J’ai toujours utilisé mon droit de vote pour les élections européennes et municipales. Je trouve que ce droit est sacré. Je suis actuellement en train de transférer tout mon dossier administratif de Paris à Douarnenez afin, si jamais le miracle a lieu, de pouvoir voter ici. Je suis engagée dans la ville et participe à des réunions de préparation aux élections municipales. C’est terriblement frustrant de penser que je ne pourrai certainement pas voter en 2020.

Le Brexit a subi plusieurs reports : à votre avis, pourquoi ?

Le Brexit a dévoilé à quel point le pays était divisé. Est-ce que tout le parcours ubuesque que nous vivons est la démonstration qu’il y a plus d’élus que l’on imagine qui regrettent le référendum ? Est-ce que le Brexit se fait l’écho d’un esprit insulaire qui prend le dessus ? La vanité de l’imaginaire d’un Royaume-Uni qui pense être plus fort en avançant en solo ? Peut-on mettre le blâme sur la City ? L’envie de transformer les îles britanniques en un paradis fiscal ? Ou est-ce qu’il s’agit plutôt d’un cri d’alarme de la part de ceux qui se sentent exclus des avantages d’être européens ? Ceux qui ne voyagent jamais, avec des enfants qui ne profitent pas d’Erasmus, pour qui l’Europe ne semble porter aucun secours… Ma situation de privilégiée me fait voir le phénomène du Brexit comme le résultat d’une série d’actions manipulatrices, corrompues, de sabotage même… Les villes universitaires ont voté majoritairement contre la sortie de l’Europe. Là où la population est particulièrement démunie, sans emploi et victime de maintes injustices sociales, il est facile de faire croire que l’Europe vole l’argent destiné aux services sociaux et hospitaliers britanniques, et que c’est l’Europe qui a permis aux ouvriers des pays de l’Est de venir voler leur travail.

Pensez-vous qu’il faille proposer un nouveau référendum aux Britanniques ? Pourquoi ?

J’en rêve ! Parce que je pense sincèrement qu’il y a eu manipulation de suffrage. Moi aussi je regrette que l’Europe se soit si peu préoccupée de la construction sociale. L’Europe d’aujourd’hui est loin de mes espoirs ou de ma vision politique, mais je suis convaincue de la nécessité de se réunir, de faire Union. Vu d’ici, les anti-Brexit n’ont pas su réagir avec la force nécessaire et au bon moment. Aujourd’hui tout le monde a perdu de vue les vrais enjeux. Cette joute absurde d’égos, ce parcours interminable de montagnes russes font que le ras-le-bol risque de l’emporter. Je crains qu’un référendum de la dernière heure donne le même résultat. Toutefois, je découvre au fur et à mesure qu’il existe un grand nombre de groupes résistants qui œuvrent dans chaque région du pays.

Quel est l’avenir du RU dans l’UE ?

Je crois que ce n’était pas écrit par le destin que le Royaume-Uni quitte l’Europe. J’espère que les femmes et les hommes décideurs au sein de l’UE auront la maturité pour soutenir une relation constructive post-Brexit, si toutefois il a lieu. Si la sortie est si douloureuse, c’est certainement parce qu’elle n’avait pas lieu d’être. Et n’oublions pas que le Royaume-Uni est constitué des Écossais (majoritairement pro Europe), des Gallois, des Irlandais (du Nord, mais n’oublions pas l’impact sur la relation Nord-Sud) ainsi que des Anglais.

Avez-vous un message à faire passer ?

L’affaire Brexit doit nous alerter sur la division et le déséquilibre de nos sociétés, à un degré plus fort que nous le pensions. Le référendum a lancé un cri d’alarme qu’il faut écouter. Et l’on en trouve écho bien sûr en France avec les Gilets Jaunes. Partout, il faut soigner l’acte démocratique. Il faut aborder d’urgence les jeux d’influence, insidieux et sournois, qui, grâce aux réseaux sociaux, sont inventés pour déstabiliser cette démocratie. Et il faut revenir aux réalités « du terrain » et écouter ceux qui essaient de s’en sortir mais qui ne croient pas avoir de voix.

Propos recueillis par MLC

Marie-Laure Croguennec

Publié par Marie-Laure Croguennec

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