L’actualité nous apporte régulièrement des éléments d’information épars qui, mis bout à bout, finissent par tracer un chemin de cohérence et la voie vers une commune espérance. Ainsi pourrait-on revenir sur le récent scrutin qui, en Hongrie, malgré les traquenards et les machinations du gouvernement sortant, opposant invétéré de l’Europe, a vu l’opinion publique se mobiliser massivement en faveur de cette Europe exécrée qui, pourtant, lui est apparue comme le plus sûr chemin vers le maintien de la démocratie, si longtemps attendue, et de l’indépendance nationale, si longtemps oubliée : qu’on se souvienne de 1956.
L’exemple de Budapest est en soi éloquent, s’agissant d’un pays membre et de déjà plus de 20 ans de présence dans l’Union. Concrètement et dans le vécu quotidien des entreprises et des hommes, être dans l’Union est clairement apparu comme la solution du futur et non la nostalgie d’un passé mirifique et illusoire. L’Europe, ce n’est pas seulement la possibilité de dire non, c’est aussi la réalité d’une aide quotidienne pour les entreprises, les capitaux, à accueillir ou à accompagner, les Universités, dans leur rayonnement qui aujourd’hui doit être planétaire ou ne serait pas. C’est aussi pour des milliers de jeunes et moins jeunes, la possibilité d’aller voir ce qui se passe sous d’autres cieux, européens ou non au sens des Traités, et surtout, d’en revenir s’ils le souhaitent. Aujourd’hui, par exemple Chopin aurait ses bureaux à Varsovie, quand bien même son cœur battrait le long de la Seine !
Mais il n’y a pas que la carotte des fonds européens qu’on ne manquerait pas sinon d’assimiler à une manière d’acheter l’opinion publique : l’Europe, c’est — on ne le redira jamais assez — le droit de clamer à tous les horizons et sous toutes les raisons son mécontentement, chez soi ou sur la place publique, en étant sûr d’y être encore le lendemain et sans la hantise de visites importunes au petit matin. À défaut de lendemains qui chantent, des matins qui ne déchantent pas, ce n’est déjà pas si mal… Surtout quand ce climat de liberté se répète de jour en jour, au point qu’on finit par oublier qu’il n’est pas génération spontanée, ni régénération automatique. L’Europe, par l’observation de ce qui se passe chez les autres pays membres, c’est une incitation à toujours plus de coexistence dans le respect des opinions et des réactions des uns et des autres. Dans la conception, puis la rédaction des Traités, ce principe de base allait de soi. Son application elle, était pour beaucoup une novation, voire une imagination. Et le rêve devint réalité, doucement, sans trop d’à-coups et sans césarienne…
C’est le choix délibéré de ces réalités du quotidien qui explique la défaite sans appel de M. Orban, malgré toute la débauche de moyens et de pressions pour influencer le scrutin et ses conséquences stratégiques. Et c’est bien le même réflexe qui, vu cette fois de l’extérieur, a motivé le choix récent des ressortissants de l’Arménie, un pays, une terre et une histoire aux relents de cadavres, de persécutions, d’exil, de martyres. Balloté et disputé entre les puissances hostiles, sans territoire fermement défini et internationalement reconnu, ce peuple symbole de tous les massacres récents, avoués ou pas, a aujourd’hui enfin un espace de vie, ou de résurrection, bien à lui, même si la diaspora s’étend largement au-delà, et jusque sur les rives de la Seine chère à Aznavour !
Et le souhait de rapprochement avec l’Europe, géographiquement plus loin mais sentimentalement plus proche à Erevan, s’est fait encore plus pressant en Moldavie, petit territoire et jeune pays né des soubresauts de l’après-URSS et qui, jusqu’alors dans la mouvance de Moscou, se rappelle à ses liens historiques avec la Roumanie voisine et dont certains aimeraient rejoindre le giron. Ici encore, le désir de repousser les tentacules moscovites est au moins aussi fort que le souhait de rejoindre Bruxelles, ses directives, ses règlements, ses… subventions.
Deux pays également pauvres, anciennement soviétiques, colonies hier plus que véritables territoires libres, qui se cherchent une identité nouvelle et internationalement reconnue, dans la paix et pour une prospérité trop longtemps attendue.
Peut-on rêver meilleure définition de l’esprit des pionniers d’une Europe née, rappelons-le, sur les ruines du pire conflit jamais traversé par notre continent et par la planète tout entière ?
Preuve de plus, s’il en fallait, que par-delà rodomontades et récriminations, l’Europe à la mode de Bruxelles est … la pire des choses après toutes les autres, comme le disait si bien Churchill quand il parlait de la démocratie !
Les deux, il est vrai, ne vont pas l’une sans l’autre. Loin de faire un pied-de-nez à l’Histoire, l’Europe de Bruxelles, au contraire, en est le prolongement et le couronnement. Dans la paix et pour la paix.
Faut-il nous rappeler que cela, par expérience, n’a pas de prix ? Nos terres ont été trop longtemps et trop abondamment arrosées du sang des victimes, civiles autant que militaires, du fait même de cette non-Europe d’hier !

