Philippe Tabary

A travaillé 35 ans dans les institutions européennes (Banque européenne d'investissement, Commission), Conférencier Team Europe Direct, Président de la Maison de l'Europe de la Grande Thiérache, Journaliste et linguiste de formation
A travaillé 35 ans dans les institutions européennes (Banque européenne d'investissement, Commission), Conférencier Team Europe Direct, Président de la Maison de l'Europe de la Grande Thiérache, Journaliste et linguiste de formation

Plus que jamais, l’Europe

Où que se porte le regard, c’est l’Europe qui interpelle, ici par sa présence, trop discrète assurément, et en tout cas trop largement méconnue. C’est parfois par son absence alors qu’elle, et parfois elle seule, aurait pu apporter une réponse adaptée aux circonstances, si seulement les Traités lui en avaient donné la compétence.
Un parfait exemple de cet ordre nous a été fourni par la pandémie du Covid et les réponses éparses, et parfois contradictoires, des services de santé, d’une région à l’autre et a fortiori d’un pays à l’autre. Ici encore l’absence d’une compétence commune, et d’une gestion commune, s’est fait sentir et ressentir, avec des mesures non cohérentes dans le temps, leur portée, leur contrôle, leur calendrier. Sans parler des commandes isolées qui firent le bonheur des fournisseurs, ravis d’avoir tant de clients crédules et pressés à la fois, sans qu’une autorité commune ne négocie les conditions, et d’abord les qualités et les prix, des équipements à fournir.
L’Europe, il est vrai, n’a ‑ou plutôt n’avait- pas compétence directe en matière de santé. Sans doute a‑t-on à cet égard oublié le triste exemple des vaches folles il y a 20 ans, et les leçons qu’alors on en avait tirées.

Un autre exemple de ce besoin d’Europe nous est quotidiennement fourni par l’introduction de la monnaie unique, et son comportement sur les marchés, son acceptation par tous les grands trésoriers de la planète, sa consécration parmi les grandes devises mondiales. Oubliées les réticences qui avaient précédé et retardé l’introduction de cette monnaie, après un essai malencontreux avec l’écu, dont le nom aurait pourtant été plus symbolique.
Mais l’usage a eu raison des bavardages et aujourd’hui, il ne viendrait plus à l’idée de personne d’envisager sérieusement une sortie de l’euro. Tout au contraire se précipite-t-on pour y entrer, au point que les 12 du départ se comptent désormais 19, auxquels viendra s’adjoindre la Croatie début 2023, la Bulgarie ayant manifesté son intention, légèrement différée, de rejoindre elle aussi cette cohorte monétaire et unitaire à la fois.

Sur un autre plan sensible, celui de la défense, l’Europe est là encore en position de transition très éloquente. L’idée initiale de Jean Monnet d’adjoindre au « marché commun » et à l’Euratom une CED (Communauté Européenne de Défense) s’était enlisée, on s’en souvient, dans les débats houleux et bourbeux de la IVe République, avec un ramassis de contraires débouchant sur une non-réponse : le renvoi en commission parlementaire par les Ponce Pilate à la petite semaine qui, alors, faisaient la pluie, ou plutôt, le mauvais temps systématique du régime.
Depuis lors, en créant une Union de l’Europe Occidentale, puis par des démarches bilatérales, autour de l’axe franco-allemand principalement, Bruxelles a multiplié les initiatives pour aboutir à un système européen de défense, à une coordination étroite, à une coopération multilatérale entre États membres, respectant la neutralité des uns, mais conduisant Suède et Finlande à rejeter ce dogme sacré de leur vie publique ! Ici, c’est la crise ukrainienne qui a fait ressentir, plus cruellement encore que la guerre des Balkans il y a 20 ans, la faiblesse coupable de ne pas disposer d’un commandement unique intégré. Gageons qu’à cet égard, les petits pas ne vont pas tarder à s’accélérer jusqu’à devenir marche commune.

On le constate chez les États membres actuels, et j’ose affirmer qu’on finira par le constater et l’entendre de l’autre côté de la Manche semblablement : ce n’est pas de moins d‘Europe que nous avons besoin, mais de plus, de mieux, dans une cohésion renforcée et avec des finances adaptées ; sait-on bien que le budget des Vingt-Sept équivaut au tiers de celui de la France, pour respectivement 450 et 67 millions d’habitants ?
Il urge à ce propos de donner à l’Union les moyens de ses ambitions, sinon elle sera condamnée à n’avoir que les ambitions de ses moyens. Transférer des parcelles de pouvoir à Bruxelles n’est pas dessaisir les capitales nationales, puisqu’au final, ce sont leurs représentants, au Conseil et au Parlement européen, qui ont le dernier mot. Aucun de nos pays, même le plus grand, n’est du reste assez fort pour tenir désormais tête seul aux « dis » du monde à venir. Il faut être diablement habile de fait pour promouvoir par exemple à la fois une lutte plus efface contre la faim dans le monde, et chez nous une agriculture moins productiviste et plus respectueuse de l’environnement. Ou pour financer la relance économique sur le Vieux Contient et en même temps des investissements pour aider le Tiers Monde à sortir de son sous-développement chronique. Là encore, seule l’Europe peut s’y engager, et sans être soupçonnée d’une quelconque forme d’impérialisme : la diversité de ses gouvernements, et les majorités qui les soutiennent d’un pays à l’autre, obligent à se mettre d’accord sur l’essentiel, et c’est cela qui compte, et qui attire !

Voilà bien ce qui attire les pays qui se sont hâtés de solliciter leur adhésion, et à qui on s’est hâté de donner acte de leur candidature : l’Ukraine, la Moldavie, et dans une certaine mesure la Géorgie, ont ainsi appelé de leurs vœux un rapprochement avec Bruxelles et la « maison commune » des Vingt sept, pour mieux endiguer le flux dévastateur du séculaire conquérant russe.
Tant d’empressement de part et d‘autre montre bien qu’on a compris l’essentiel, et qu’on suit particulièrement tout ce qui se dit et se fait à Bruxelles et ailleurs dans ce sens : née de la guerre, par deux fois cruellement répétée sur notre sol, par la suite durement en butte à des évolutions économiques dans lesquelles un pays seul aurait sombré, mais qu’ensemble ils ont pu surmonter, par leur complémentarité et leur solidarité, l’Europe c’est d’abord la paix.
Quand mieux qu’en ce moment le répéter ? Où mieux qu’en Ukraine le mesurer, l’apprécier, le désirer ?
Le constat ne fait que vérifier le mot de Jean Monnet : « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes ! ».

Publié par Philippe Tabary dans CECI dit, Philippe Tabary, 0 commentaire